«Vaut-il mieux pour l’honneur—mari ou amant, n’importe!—(comme vous avez raison, Madame!) et au point de vue de son bonheur sensuel (merci de tant de sollicitude!) d’avoir une femme correctement belle comme tête, mais cachant sous les artifices de sa toilette—si grands, hélas! aujourd’hui!—plus d’un défaut de structure plastique, ou une femme malplaisante de figure, mais bien faite et largement pourvue des détails que vous vous complaisez à décrire?»

J’entends fort bien, Madame, les détails dont vous parlez et qui sont de ceux qu’on assied dans un fauteuil. Que voulez-vous! J’ai la folie des grosseurs, à ce point de vue, comme d’autres ont celle des grandeurs. Vous me permettrez de la trouver moins dangereuse. Mais que vous m’embarrassez, dans ma ferme intention d’être véridique avec moi-même, en ajoutant: «Je suis forcément intéressée dans la question, un de ces deux cas étant le mien.»

Dans lequel des deux vous trouvez-vous, Madame?—Voulez-vous parier, avec moi, que c’est dans le second, celui des femmes mieux dotées du corps que du visage? Sans cela pourquoi médiriez-vous de la toilette? C’est une singularité réservée aux personnes qui auraient avantage à se montrer toutes nues. Mes compliments! Si je me trompais cependant? Une femme est rarement assez modeste pour qualifier, elle-même, sa figure de déplaisante. Avez-vous de beaux yeux et de belles dents? Alors vous exagérez. On n’est jamais absolument laide avec du ciel dans le regard et de la fraîcheur dans le baiser. D’ailleurs vous avez plu à quelqu’un—mari ou amant n’importe!—puisque vous vous demandez ce que vaut son lot. Il est vrai que nous vivons en un temps où les hommes sont moins difficiles, en matière de beauté, que ceux des grands siècles où les courtisanes belles étaient traitées en déesses. Allons! je ne sais toujours pas si c’est le nez que vous avez trop grand ou le séant trop petit. Pardonnez ma franchise à mon ignorance, si elle a quelque chose de blessant pour vous.

II

Rien n’est plus doulx qu’un doulx visaige

a dit un vieux poète français dont je consentirais volontiers à être le petit-fils. Mais un autre a écrit, dont j’aimerais mieux encore être le filleul:

Corps féminin qui tant est tendre,
Polly, souëf et prétieulx!

Un premier point à connaître, Madame, et vous ne pouvez le négliger, parce que vous vous dites personnellement intéressée dans la question, c’est quel est l’homme dont il s’agit d’assurer le bonheur sensuel. Car cela dépend, avant tout, de la délicatesse plus ou moins grande de ses sens. Un hasard malheureux (on devrait bien avoir le droit de choisir la date de sa naissance) m’a fait le contemporain d’un monde de bêtes politiques pour lesquelles je professe un mépris cordial, surtout parce qu’elles n’apportent aux choses de la passion—les seules intéressantes ici-bas—aucune préoccupation artistique. Dans mon for intérieur, je préfère infiniment, à ces animaux parlementaires, les ruminants et les fauves qui choisissent leurs femelles avec une liberté autrement désintéressée. Oui, Madame, j’en fais l’aveu humiliant, mais les hommes d’aujourd’hui manquent absolument, en général, de goût et de délicatesse en matière de beauté. Ils manquent surtout de ce noble emportement qui, dans les races supérieures, prosternait, aux pieds de la femme divinisée, l’or vivant des lauriers et le sang rouge des victoires. Dans ce temps-là, qui était le beau, on brûlait Ilion pour Hélène. C’est maintenant pour des questions de douanes qu’on incendie les cités. Avouez, avec moi, que ces goujats n’ont pas le droit d’être bien difficiles. A un vague besoin de reproduction, qu’ils partagent avec les bacilles en leur demeurant inférieurs dans l’espèce, ils ajoutent une pointe d’amour-propre qui en fait des citoyens. Une femme d’une structure quelconque, avec un visage qui fasse dire aux imbéciles qu’elle est jolie, est tout ce qu’il leur faut. Ce n’est pas, je le suppose, de cette racaille passionnelle que vous voulez assurer le bonheur. Non! vous n’avez pas cette modestie et il s’agit d’un homme—mari ou amant—comme il en est peu d’ailleurs aujourd’hui, c’est-à-dire ayant un tempérament sincère, un amour vrai de la femme et une âme, au moins inconsciente, d’artiste. Celui-là vaut seul que sa félicité sensuelle vous intéresse un instant. Eh bien! pour celui-là, la beauté suprême du corps est une compensation plus que suffisante des irrégularités du visage et son choix, s’il est vraiment libre et éclairé, n’hésitera jamais. L’abus scandaleux des vêtements nous a conduits à cet état singulier de n’apprécier dans la femme, que la tête. Mais, en réalité, celle-ci n’a qu’une importance (l’anatomie dans les ateliers la fixe à un septième de l’ensemble) proportionnée à la place qu’elle occupe. Tout le reste est susceptible, non seulement de beauté, cela va sans dire, mais de physionomie. Victor Hugo a lyriquement dit qu’il y avait des ventres «tragiques». Il y en a aussi d’idylliques et de sublimes. J’ai connu des jambes qui étaient tellement spirituelles qu’on regrettait que leurs propriétaires ne s’en servissent pas pour écrire. Le nombril est un œil mélancolique comme celui du nénuphar. Chaque fossette de la croupe, des reins et des épaules est creusée par un invisible, mais caressant sourire. Tout regarde, tout attire, dans la femme. Tout est vivant. L’attraction mystérieuse des lèvres est un poème où l’esprit s’élève davantage que par les plus nobles entretiens. La splendeur des formes fait plus, pour la sérénité de nos esprits, que l’inutile musique des mots et la fumée des pensées. La femme est vraiment l’unique livre de ceux qui ne conçoivent que dans l’amour la destinée de notre âme.