I
Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir.
Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour, d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus, ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité, si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage. Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait, à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge.
Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même!
II
Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de l’honneur d’une femme.
Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de lui jurer qu’il ne l’a pas outragé.