Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité.

Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui, c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance, mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les fleurs même de votre âme!

Et je dis cela au nom de la vraie morale—car il y en a deux, n’en déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.—Il y a la morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même plan,—au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme; celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la réelle supériorité de cette seconde morale—l’autre ne me paraissant nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats—c’est que c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer.

Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une femme.

Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes, mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment!

III

C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous. Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement, votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de tous les sacrifices.