Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation, comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est, selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.
Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.
Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain; un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate, on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence. Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.
Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.
—Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.
—Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.
—Vous parlez sérieusement?
—Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné l'ordre.
Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive aux Allemands, avec encore moins de bonheur.
Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.