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Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites par cet optimisme instinctif.

A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.

Où le père a passé passera bien l'enfant

disait Musset.

Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français, Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse, l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César, la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il aura tout improvisé.

Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier admirable.

—Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice: je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!

La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français, c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci mangent mieux.

Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui, homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des clous, mais pour la couronner de fleurs.