Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de police près de moi.
Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.»
Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner le «do de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans son fameux livre The varieties of religious expérience, William James, le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, once born and twice born. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante; la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.
Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes, mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal, celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les psychologues américains.
Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le «vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière, l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout cœur qui est profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière, inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité!
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Dans un des derniers numéros de la Revue des Deux Mondes, le docteur Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la sienne.
Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M. James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode, en enseignements matérialistes.
L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et la volonté de vivre.
J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste, parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà; de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un chœur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des vers, celui-là n'est pas optimiste.