Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti contre les marchandises qui s'entassaient dans le couloir, puis, certain que l'on avait perdu ma trace, je commençai à envisager avec plus de calme la situation.
Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte et revenir dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour dans le magasin qui me servait momentanément de refuge. Je le connaissais bien ce magasin, pour y être venu souvent, lorsque j'avais besoin de quelque objet de toilette. Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier, bien entendu.
Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître... J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie. En montant un étage, j'arriverais à l'ameublement et au deuxième, je trouverais le rayon de confections pour hommes. Je venais de m'apercevoir que j'étais en pyjama et que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans les rues de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné à tous les postes de police et il convenait que je fisse choix d'un complet plus décent.
Tout en gravissant à pas de loup un large escalier recouvert d'un tapis rouge, je me félicitais d'être justement tombé dans une maison où je pourrais réparer, à peu de frais, le désordre de ma toilette. Il y a vraiment des hasards providentiels et j'étais encore une fois servi par la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat ventre le long d'un meuble et demeurai immobile. Deux veilleurs de nuit passèrent près de moi. Ils tenaient chacun une petite lampe électrique qui mettait sur le parquet un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu, je continuai mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche, de petits couloirs où j'apercevais à la lueur d'une ampoule électrique en verre dépoli des rangées d'habits suspendus à une longue tringle. Çà et là, un mannequin sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité d'une travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup. Je faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur son socle. En le remettant d'aplomb, je constatai qu'il avait absolument la même taille et la même carrure que moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis doucement sur le parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque fois que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai sans difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au moins un quart d'heure à lui retirer son pantalon.
Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là, de sorte que je ne fus point dérangé pendant cette opération. Lorsque j'eus complètement déshabillé le mannequin, je le repoussai sans bruit sous un comptoir et revêtis les habits que je lui avais volés. Ils m'allaient dans la perfection. Je glissai dans une des poches de ma jaquette le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler entre ma chemise et ma peau, fis passer de mon ancien gilet dans le neuf les livres et les shillings que j'avais répartis dans les deux goussets de côté, puis je me mis en quête d'un pardessus.
Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit m'être fatal. Un gardien que je n'avais pas entendu venir, se montra tout à coup. Il arrivait droit vers moi et il m'était impossible de l'éviter. Fort heureusement, je ne perdis pas mon sang-froid. Je demeurai immobile, les bras raides, les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à droite et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près de moi sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques secondes de terrible émotion. Je redoublai de prudence et atteignis enfin le rayon des pardessus. J'en avais déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur une magnifique pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une fourrure me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi gardai-je la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais juger, elle devait être doublée de loutre et l'étoffe qui la recouvrait était soyeuse et douce au toucher. Il ne me manquait plus qu'un chapeau, mais je mis bien une demi-heure à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais maintenant équipé de pied en cap, il ne me restait plus qu'à attendre l'ouverture du magasin pour me glisser dehors. J'ignorais quelle heure il était, car j'avais laissé ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement réparable. Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai à mes doigts quatre ou cinq bagues qui me parurent d'un bon poids. Pendant que j'y étais, je fis aussi ample provision de bijoux de femme... Je ne savais pas, à ce moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante cette orfèvrerie de luxe.
Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un comptoir et attendis le jour.
Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je les entendis, pendant près de vingt minutes, ouvrir et refermer les «boîtes de ronde».
Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre, mais j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin au moment où les hommes de garde venaient justement de finir leur tournée.
Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans être remarqué à sortir de la maison Robinson and Co?