Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à l'expiration de ma peine, rien ne m'autorisait non plus à supposer qu'on le découvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'être ressemelées et il se pouvait très bien qu'on les laissât telles qu'elles étaient. De plus, si les semelles étaient un peu usées, les talons n'étaient même pas tournés... Il faudrait vraiment que les cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être tort de m'alarmer ainsi... et puis... et puis...
Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté d'affreux cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures; ensuite, c'était l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir qui cachait le diamant. Il clignait de l'œil d'un air narquois et chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, à Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuyée cette fois sur l'épaule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses cheveux et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma maîtresse était rayonnante et, parfois, après un bruyant éclat de rire, elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les lèvres.
Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris épouvantables, car le guichet de ma geôle s'ouvrit avec un bruit sec, et je vis l'œil sévère d'un gardien qui me regardait fixement...
Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour être aussitôt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le bourreau de Londres, tressait délicatement une énorme corde de chanvre et me la montrait de temps à autre, en faisant le geste de se la passer autour du cou...
Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais brisé, moulu, anéanti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livrée. Comme je l'avais mise à l'envers, je la retirai pour la retourner, et une petite étiquette que je n'avait pas remarquée la veille frappa mes regards. Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner: «Calcraft!...»
Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même écrit son nom sur l'étroite bande de toile, et ce nom était celui d'un dangereux malfaiteur pendu récemment à Reading.
Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution qui avait été très mouvementée, car Calcraft, qui tenait à la vie, s'était débattu avec fureur entre les mains du bourreau...
Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu à faire remarquer que ce vêtement avait été «très peu porté», et je me souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lancée en faisant allusion à M. John...
Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!
On avouera que c'était jouer de malheur... et que je ne pouvais vraiment pas conserver cette «tunique de Nessus» qui me brûlait le corps. On a beau ne pas être superstitieux, il y a quand même des coïncidences fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le cerveau le mieux équilibré.