Le chaud soleil de juin brûle l'asphalte, le citadin recherchait l'ombre des verts feuillages le long des avenues et dans les squares. La ville étincelait de partout: de ses clochers pointus et de ses vitrines quotidiennement lavées. Même la brique rouge et la pierre grise des bâtisses semblaient receler des parcelles d'argent et d'or, dans l'éblouissante lumière du jour. Les femmes s'étaient vêtues de toilettes claires, de corsages ajourés, et sous l'ombrelle de la gracieuse passante un peu de la blancheur de l'épaule ronde et du satin d'un beau bras potelé, s'offrait au regard réjoui du passant.

C'est un spectacle charmant que l'été donne ainsi au chercher d'émotions subtiles, au rêveur épris d'impossibles amours, suivant une belle inconnue. Qu'elle soit peuple ou princesse, qu'importe! Il ne le saura jamais. Ce qu'il entrevoit de sa beauté l'émeut. C'est la femme idéale, parce qu'il ne la connaît pas; sa voix est enchanteresse, parce qu'il en ignore le son; son coeur plein de bonté, parce qu'il ne lui a jamais demandé de tendresse; elle l'adore, cela va de soi, puisqu'il n'en sait rien. Il règle son pas sur le sine, la suit longtemps en s'imaginant toujours que tantôt elle se retournera, lui fera un geste d'appel, qu'il sera son Prince Charmant. Ils iront cacher leur bonheur dans une retraite inconnue où ils seront éternellement jeunes et heureux. Un tramway passe, un

remous de la foule les sépare, et le voilà revenu à la réalité. Le rêve est fini. Une affreuse vieille le regarde de travers, parce qu'il l'a frôlée au passage; deux bon bourgeois causant de la taxe d'eau ou de la hausse des loyers, marchent à côté de lui; un brave policeman, au coin de la rue, disperse les flâneurs en répétant d'une voix monotone: Move on, please! Move on! L'insipidité de la vie commune et journalière le reprend de nouveau. Peu importe! il vient de vivre des minutes exquises dans un songe éveillé.

Comment ne pas se griser d'illusions, comment ne pas renaître à l'espérance quand tout est joie et fécondité dans la nature, surtout lorsqu'on est aimé? Le soleil réchauffe les coeurs les plus glacés par l'âge, de même qu'il boit les larmes de ceux qui, aux jours mauvais, se lamentent dans l'adversité. C'est pourquoi, la belle saison revenue, le coeur de Paul Mirot, que Simone avait tenu chaud près du sien, déjà consolé du désastre du Flambeau, n'eut pas de peine à se remettre à se battre avec toute l'ardeur de la jeunesse. Quant à Jacques Vaillant, il avait passé une partie de l'hiver à New-York, avec sa jeune femme, chez Uncle Jack. De retour au pays après les fêtes de Pâques, il paraissait tout disposé à continuer la lutte.

Du reste, les élections générales dans la province de Québec, devant avoir lieu à l'automne, il n'y avait pas de temps à perdre pour se préparer à la bataille que l'élément rétrograde allait livrer au député de Bellemarie et à ses partisans. L'enquête faite sur l'incendie du Le Flambeau, n'avait donné aucun résultat. Le matériel de l'imprimerie étant assuré pour un montant assez considérable, l'ancien ministre des Terres, avec l'argent provenant de l'assurance, avait fondé un nouveau journal: Le Dimanche. C'était une modeste feuille de quatre pages, renseignant le public sur les évènements qui se passaient après la dernière édition des grands quotidiens paraissant dans la matinée, le samedi, jusqu'à la fermeture des lieux d'amusements, à minuit. Dans la page politique, on continuait la lutte en faveur des réformes demandées par les esprits progressistes, mais on ne répondait plus aux injures bavées par les fanatiques de la La fleur de Lys et de L'Intégral. On avait décidé de remettre à plus tard l'achat d'un matériel d'imprimerie, et, en attendant, on confiait l'impression du Dimanche à un imprimeur, pour un prix basé sur le chiffre du tirage hebdomadaire.

L'honorable Vaillant avait gardé son fils et Paul Mirot comme rédacteurs. Ce journal leur coûtait relativement peu de travail, mais ne leur rapportait pas, non plus, beaucoup d'argent. A deux reprises, Mirot, ayant eu à faire face à des dépenses imprévues, dut entamer les revenus de sa ferme de Mamelmont, déposés à la banque, la première fois pour payer son tailleur, la seconde, pour se libérer du loyer mensuel de sa chambre. A part le samedi, un seul rédacteur suffisait à la tâche quotidienne; et, depuis que Jacques Vaillant était revenu, les deux amis, à tour de rôle, prenaient quelques jours de congé chaque semaine, qu'il employaient à leur guise. Jacques, le plus souvent, en profitait pour faire de petits voyages en compagnie de sa femme, avide de connaître plus à fond la vie canadienne. Une semaine, ils allaient à Toronto, puis à Ottawa, à Québec; d'autres fois, ils visitaient les campagnes environnantes ou bien descendait le fleuve Saint-Laurent en bateau, explorait la jolie rivière Richelieu, jusqu'au lac Champlain. Quant à Paul Mirot, il profitait de ses journées de liberté pour travailler à la préparation d'un livre, dont l'idée lui était venue en causant avec Simone du rôle social de la femme, et qu'il comptait publier l'hiver suivant.

La saison des chaleurs arrivée, malgré la hâte qu'il avait de compléter cette oeuvre sur laquelle if fondait de grandes espérances, Paul commença à éprouver une sensation de lassitude qui le faisait s'arrêter des heures sur un feuillet à demi griffonné. Depuis deux ans qu'il était à Montréal, il n'avait pas pris de vacances, et il sentait le besoin d'aller passer quelques jours à la campagne pour se reposer de ses fatigues. Justement, une occasion se présenta. Cette année là, les habitants de Mamelmont avaient décidé de célébrer d'une façon grandiose la fête nationale des canadiens-français. Le député de Bellemarie spécialement invité à cette fête, se trouvant dans l'impossibilité de s'y rendre, pria Mirot d'aller présenter ses regrets à ses fidèles électeurs et d'assumer en même temps la tâche de faire le discours de circonstance. Un enfant de la paroisse, ça fait toujours bien dans le tableau. La date du vingt-quatre juin tombait à merveille, c'était un lundi. Le jeune homme pourrait donc demeurer jusqu'au vendredi chez l'oncle Batèche, qui ne serait pas fâché de l'entretenir longuement de son projet de culture de la betterave, qu'il nourrissait toujours sans jamais parvenir à le réaliser. Et la tante Zoé lui ferait manger des omelettes au lard et de ces bonnes crêpes qu'il aimait tant, quand il était petit.

La perspective de passer quelques jours de fainéantise dans la vieille maison, là-bas, de coucher de nouveau dans la petite chambre, qui avait dû conserver le charme mystérieux de ses rêves enfantins, l'enchanta. Il ne reconnaîtrait plus ses camarades d'école, devenus pour la plupart de solides cultivateurs, mariés et déjà pères de plusieurs enfants; mais lorsqu'on lui dirait leurs noms, il tendrait avec plaisir la main à tous ces braves gens. Étrangères à la corruption des villes, ces belles filles robustes qu'il avait connues à la danse chez Pierre, Jacques ou Baptiste, après sa sortie du collège, étaient sans doute devenues de superbes mères de famille, franches à la besogne, au travail comme en amour. Il eut maintenant respiré avec délices l'odeur un peu forte des pièces trop étroites et mal aérées où toute cette jeunesse s'entassait pour se divertir, durant le carnaval. Le violoneux même l'eut attendri. Tel est l'attrait du passé, telle est l'émotion singulière et profonde qui émeut le coeur de l'homme au souvenir du sol qu'il a foulé enfant, où il a grandi insouciant et heureux, entouré d'êtres bons, au milieu d'objets familiers. Plus tard, il se crée un autre chez-soi, il se familiarise avec d'autres visages et d'autres milieux sociaux, il s'attache aux choses nouvelles qui l'entourent. Mais les paysages de ses premier enthousiasmes, les scènes et les figures qui ont fait image dans son cerveau enfantin, restent quand même gravés dans sa mémoire et un incident sans importance, un mot, un rien, tout-à-coup les font revivre avec une surprenante intensité. Ce n'est pas il y a dix, vingt ou trente ans qu'il a vu cela, c'était hier, c'est aujourd'hui, c'est à l'instant même. Tout en faisant ses préparatifs de voyage, il fredonnait les vieilles chansons que mademoiselle Jobin lui avait apprises à l'école, chansons naïves et rustiques comme l'air de flûte qui, au siège d'Arras, rappelait aux Gascons la verte douceur des soirs sur la Dordogne.

Paul Mirot avait décidé de partir seul, et c'était aussi l'avis de Simone qu'ils devaient s'imposer cette épreuve nécessaire pour avoir le loisir, l'un et l'autre, de mesurer dans la solitude et l'éloignement, la profondeur de leur amour. C'était la première fois, depuis qu'ils s'aimaient, qu'ils allaient passer plusieurs jours sans se voir.