Cependant, tous deux songeaient qu'ils souffriraient d'être isolé l'un de l'autre, qu'il leur faudrait renoncer momentanément aux satisfactions du coeur, aux causeries de chaque jour, et sans se l'avouer, ils se demandaient s'ils auraient le courage de supporter cet isolement. Leur amour était aussi ardent que profond, un amour n'admettant aucun partage, se refusant à toute concession aux obligations sociales et aux exigences de la vie dont personne n'est dispensé.

Le jeune homme devait partir la veille de la fête. Au dernier moment, il remit son départ au lendemain. Il voulait passer quelques heures encore auprès de cette femme qui était l'unique joie de son existence tourmentée. La soirée fut triste et le souper d'adieu sans entrain. Simone manquait d'appétit et Paul

n'avait pas le coeur gai. Le jeune homme passa une nuit fort agitée, et il resta longtemps, les yeux grands ouverts, dans les ténèbres, songeant à des choses auxquelles il n'avait jamais pensé encore et qui lui revenaient comme une obsession quand il avait réussi à les chasser de son esprit. Il se rappelait qu'au début de leur liaison, Simone lui avait raconté des histoires peu édifiantes sur le compte de madame Montretout, l'épouse d'un médecin sans clientèle, qui avait réussi à s'amasser une jolie fortune en manipulant les fonds électoraux, lorsque son parti était au pouvoir. Quand venait le temps des élections, on voyait ce type de politicien taré, parcourir le comtés de la province, les poches bien garnies, payant au besoin de sa personne dans les joutes oratoires, distribuant des dollars aux électeurs et des injures à ses adversaires politiques. Madame Montretout, dont son mari ne se souciait guère, s'occupait aussi d'élections, et ses élus étaient toujours de beaux hommes qu'elle parvenait à attirer en leur offrant ses charmes opulents. Un athlète avait, entre autres, obtenu ses suprêmes faveurs. C'était un

lutteur remarquable, bâti en hercule qui faisait accourir les amateurs de sports brutaux, au parc Sohmer. Madame Laperle fut mise au courant de l'aventure par l'héroïne même, qui lui témoignait beaucoup de confiance. Par curiosité, la jolie veuve s'était laissée entraîner un soir jusque dans la loge de l'athlète, cédant aux instances de cette amie perverse qui voulait lui faire palper les muscles de son vainqueur. Les manières grossières et la fatuité de ce champion des luttes à bras-le-corps la dégoûtèrent aussitôt. Elle jura qu'on ne l'y reprendrait plus et brisa toutes relations avec madame Montretout.

La pensée de l'athlète faisait naître

en lui un sentiment étrange de malaise et d'inquiétude, un sentiment auquel il se refusait de donner le nom de jalousie. Il dormit à peine quelques heures sur le matin, et se leva tôt pour courir rue Peel, prendre congé de Simone. Il la trouva pâlie et nerveuse, ne pouvant tenir en place. Elle lui demanda:

--Tu as bien dormi?