Paul Mirot ne voulut pas accepter ce cadeau, prétextant que ce serait de l'indélicatesse, qu'il n'y tenait pas tant que cela, qu'il plaisantait. Et puis, il n'était pas encore assez riche pour se monter une galerie de peintures. En réalité, cette oeuvre magnifique lui était odieuse maintenant. Qu'il ait pu se tromper à ce point, de confondre Simone avec cette vulgaire prostituée, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable. La crise qu'il traversait égarait son esprit et l'empêchait de faire ce simple raisonnement, que la beauté est un don naturel qui échoit tout aussi bien à la plus misérable des femmes qu'à la plus digne et à la plus aimée.

Lajoie se demanda si le jeune maître était devenu subitement fou et lui dit:

--Tu m'épates, mon garçon. On dirait que tu viens d'apprendre qu'une vieille tante, dont tu convoitais l'héritage, n'est pas morte... Mais je suis bon prince, cette toile est à toi. Tu viendras la chercher un autre jour, si le coeur t'en dit.

Lajoie remonta sur son escabeau et Paul Mirot s'en alla.

Dans la rue, le froid vif de l'hiver lui fit du bien. Il était furieux et content à la fois: content de ne plus douter de la fidélité de Simone, et furieux contre cette May ayant si odieusement profané sa beauté après avoir posé pour une oeuvre qu'il avait cru fait de la grâce de celle qu'il aimait toujours.

Et il se souvint que dans son livre il réclamait plus de protection et plus de pitié pour ces malheureuses victimes de conditions sociales dont elles n'étaient pas responsables, vouées au vice par la perfidie et l'égoïsme des uns, l'hypocrisie et les préjugés des autres.

IX

UN BAL A L'HOTEL WINDSOR

Le millionnaire Jack Marshall, qui était venu passer les fêtes avec sa nièce Flora et son neveu canadien, comme il l'avait promis, ne voulait pas quitter la métropole de la province de Québec sans éblouir la société montréalaise de sa munificence en même temps que de la beauté de sa nièce. Il voulait aussi remplir magnifiquement son devoir de galant homme en rendant les politesses qu'il avait reçues. Il décida donc de donner un grand bal à l'hôtel Windsor, le quatre février, et d'y inviter tout ce que Montréal comptait de mondains, de mondaines et de personnages connus y compris les journalistes, même Pierre Ledoux qui s'empressa de refuser l'invitation, comme si cela eut été un piège que satan lui tendait.