On limita à deux mille le nombre des invitations, qui furent presque toutes acceptées. La plupart des invités ne connaissaient le millionnaire que pour avoir entendu parler de cet aventurier de la finance, célèbre sur tout le continent américain et même en Europe, par ses audacieux coups de bourse. On s'attendait à une éblouissante fête dans le magnifique et spacieux hôtel du square Dominion. Le bruit courait que ce riche étranger avait résolu de dépenser vingt-cinq mille dollars pour faire de ce bal quelque chose de féerique et dont on parlerait longtemps. Durant les huit jours précédant le bal, cet événement annoncé partout fit l'objet de toutes les conversations. Les hommes en causèrent dans leurs moments de loisirs et les femmes dépensèrent des sommes folles pour leur toilettes. Jamais encore on avait vu pareille animation dans les magasins élégants, chez les couturières en vogue où on travaillait jour et nuit, et les recettes de la huitaine furent une véritable moisson de billets de banque.
Madame Laperle avait refusé d'assister à ce bal, malgré les supplications de son cousin Jacques Vaillant et de l'ancienne étudiante de McGill, devenue sa cousine, qui devait être la reine de la fête. Paul Mirot ne put intervenir pour user de son influence auprès de la jolie veuve, ayant résolu, après la scène pénible qui avait déterminé sa rupture avec Simone de ne plus se présenter chez-elle sans y être appelé. A certains moments, il espérait encore; d'autres fois, il se disait que tout était bien fini entre eux.
Autant pour échapper à l'obsession de cette pensée que c'en était fait de son amour, que par désir de contempler un spectacle unique, le jeune homme accepta l'invitation qui lui fut adressé, et décida qu'il irait seul au bal du Windsor. Il se doutait bien un peu aussi, qu'il y rencontrerait une jeune fille qui, depuis quelque temps, n'était pas tout à fait étrangère à sa pensée lorsqu'il se laissait aller à des rêves vagues de bonheur futur, cette Germaine Pistache, si jolie, au coeur ingénu, dont les yeux tendres lui avaient révélé un secret que ses lèvres n'osaient encore murmurer. Il est vrai qu'il n'avait rien fait pour provoquer un aveu.
Vers les huit heures du soir, le quatre février, Paul Mirot venait de mettre son habit et se préparait à sortir afin de passer chez le fleuriste avant de se rendre à l'hôtel Windsor, lorsqu'on frappa à sa porte. Croyant qu'il s'agissait de la visite d'un ami importun, il alla ouvrir avec peu d'empressement, et ce fut une femme qui entra. Cette femme, toute emmitouflée, car il faisait grand froid, il crut la reconnaître sans pouvoir la nommer. Il lui demanda:
--Que désirez-vous madame?
--Je vous apporte une lettre... la voici.
Il prit l'enveloppe qu'elle avait retirée d'une des poches de son manteau et la décacheta. C'était une lettre de Simone. Elle lui demandait de ne pas aller à ce bal, au nom de leur ancien amour. Elle savait bien qu'elle n'était plus rien pour lui, que leur bonheur brisé, mais elle regrettait la scène de l'autre jour, elle voulait lui en demander pardon avant la séparation définitive. Elle l'attendait. Il hésita un instant. Son coeur lui disait de renoncer à cette femme qu'il avait tant aimée et qu'il était peut-être encore temps d'arracher à la détresse morale dans laquelle elle se débattait. Mais son orgueil d'homme blessé dans sa dignité et ses sentiments les plus chers lui parla un autre langage. Il se dit aussi que s'il pardonnait trop vite, Simone attacherait moins de prix à ce pardon, que le remède ne serait pas assez énergique pour la guérir, qu'après l'avoir reconquise, il la perdrait de nouveau. Et puis, pouvait-il maintenant se dérober, ne pas paraître à ce bal? Ce serait faire injure à son meilleur ami, et à Flora qui s'était toujours montrée très aimable pour lui. Il répondit donc à madame Laperle qu'il ne pouvait se rendre à son désir sans manquer aux règles les plus élémentaires de la courtoisie, sans trahir l'amitié. Il lui dit en même temps qu'il s'empresserait de se rendre chez elle le lendemain, prêt à tout oublier si elle voulait recommencer leur vie si heureuse d'autrefois.
Au moment où la messagère allait se retirer, le jeune homme lui demanda:
--Depuis combien de temps êtes-vous chez madame Laperle? Il me semble vous avoir déjà vue.
--C'est possible. J'étais couturière autrefois et j'allais chez les pratiques. J'ai habillé madame Laperle durant plusieurs années.