--Ah! c'est vous alors... Je me souviens: le cousin Baptiste qui s'est noyé par amour.
--Oui, c'est moi, madame Moquin.
Elle lui raconta que son mari, Dieudonné, s'était mal conduit, qu'il avait imité la signature de son patron, ce qui l'obligea à se sauver à Chicago pour échapper à la justice. Afin de racheter les billets contrefaits, elle vendit tout ce qu'elle possédait et alla rejoindre le fugitif. Le misérable la fit travailler pour le nourrir et lui procurer de l'argent. Il essaya de l'induire à la débauche, elle s'indigna. Voyant qu'elle persistait dans son refus de se prostituer aux clients qu'il lui amenait, il la chassa et s'associa à une autre femme plus complaisante. C'est alors qu'elle revint au Canada, pauvre, misérable, anéantie. Le hasard lui fit rencontrer madame Laperle, qui l'avait prise à son service en attendant de lui trouver une situation. Sans le secours de cette femme charitable, elle serait peut-être morte de misère.
Cette lamentable histoire émut profondément le jeune homme. Il fut sur le point de changer d'avis, de reprendre sa lettre. Cette abandonnée, cette malheureuse, lui faisait penser à l'autre abandonnée. Mais l'ancienne couturière de Simone était déjà dans l'escalier et il eut honte de la rappeler.
Dès neuf heures, les passants traversant le square Dominion, sous la neige qui commençait à tomber, furent éblouis par les guirlandes de lampes électriques embrasant la façade de l'hôtel Windsor, projetant son rayonnement jusque sur le dôme de la cathédrale, imitation de Saint-Pierre de Rome. Les gens du peuple, d'origine anglaise, se disaient que ce pouvait bien être le roi d'Angleterre, arrivé incognito, afin de surprendre ses fidèles sujets du Canada; ceux d'origine française et catholique parlaient du Pape persécuté venant demander asile et protection aux canadiens.
Vers les neuf heures et demie, les invités commencèrent à arriver. Une escouade de police en grand uniforme, faisait le service d'ordre. Il y eut bientôt encombrement d'équipages et les policemen durent se multiplier pour faire avancer chaque voiture à son tour, devant l'entrée principale de l'hôtel. Ce défilé dura près de deux heures. Dans le hall, un immense vestiaire avait été installé et toute une armée de laquais était à la disposition des hôtes du millionnaire. L'immense et somptueuse salle, dite des banquets, orné de gerbes de fleurs naturelles embaumant l'atmosphère, de plantes exotiques, de faisceaux de drapeaux ou le tricolore fraternisait avec l'Union Jack et le Stars and Stripes, avait était été convertie en salle de bal. Le buffet, abondamment pourvu de mets les plus exquis et de fine champagne, de punch et de sorbets occupait tout un pan de mur, près de la galerie des dames. Les salons du premier étage étaient également à la disposition des invités.
A l'entrée de la grande salle se tenaient la belle Flora et Uncle Jack, recevant leurs invités. Si les hommes étaient éblouis par la beauté sculpturale de la superbe américaine, coiffée d'un diadème de pierres précieuses que son oncle lui avait donné comme Christmas present, les femmes, après avoir détaillé sa toilette, d'un coup d'oeil rapide, portaient plus d'attention à cet oncle millionnaire dont chacune enviait la richesse. Quant à Jacques Vaillant, il agissait en quelque sorte comme maître de cérémonie, et il ne s'était jamais vu pareille corvée.
Lorsque Paul Mirot, très élégant, une fleur sur le revers de son habit, vint présenter ses hommages à la maîtresse de céans et féliciter M. Jack Marshall sur le succès de la fête, il rencontra la famille Pistache, arrivée en même temps que lui. Germaine lui lança un regard des plus flatteurs pour sa vanité, et s'emparant de son bras, sans plus se soucier de ses parents, elle se perdit avec lui dans la foule des habits noirs et des épaules nues.
A onze heures, l'orchestre dissimulé