Jacques lui demanda:

--Où est-il cet homme extraordinaire?

Et le peintre le lui désigna d'un geste sévère:

--Cet homme mange et boit depuis onze heures, à la même place.

--Mais, c'est Blaise Pistache, secrétaire de la rédaction du Populiste, devenu échevin et président de la Ligue de l'Est de la Société de Tempérance. Tout le monde le connaît. Depuis vingt ans il trimballe son imposante bedaine et son fessier rasant le trottoir, rue Saint-Jacques, de la Côte Saint-Lambert à la Place d'Armes. Il arrête tous les passants pour les entretenir de ses idées nouvelles sur la morale, le commerce et l'agriculture, dont il est l'inventeur. Lorsqu'il se porta candidat à l'échevinat, il y a un an, dans un quartier canadien-français dont la population mercenaire est peu éclairée, il fit sa campagne en comparant les mères canadiennes à la mère du Christ pleurant au pied de la Croix, parce que leurs fils serait crucifiés s'il n'était pas élu, et, il expliquait que le conseil de ville, vendu aux anglais, qui, en mil huit cent trente-sept, sont entrés dans les églises et ont fait boire leurs chevaux dans les bénitiers, permettait aux orangistes de parader dans les rues de Montréal et de mettre tout à feu et à sang. On le crut et il fut élu par une forte majorité.

--C'est très joli cela. Mais vous ne pourriez jamais deviner ce que cet homme vertueux me disait tantôt? Que ce bal est inconvenant: les femmes sont trop décolletées, les danses impudiques. Pour n'en rien voir et préserver son âme de toute pensée coupable, il tourne le dos aux danseurs et s'absorbe dans les pâtés de foie gras qu'il trouve orthodoxes et délicieux en les arrosant de champagne. Il a voulu m'expliquer en quoi la danse est contraire aux bonnes moeurs et je me suis sauvé, pour échapper au supplice.

--Quand j'étais au Populiste, je m'en suis fort bien tiré un jour qu'il voulait m'entretenir du perfectionnement de la culture du tabac dans la province de Québec, afin d'obtenir une production suffisante et de qualité telle que nos fabricants de cigares ne seraient plus obligés d'employer le tabac des Antilles. Je l'interrompis pour lui demander: "Vous avez visité ces pays merveilleux?--Non, mais je connais leur histoire.--Alors, que pensez-vous des femmes à Cuba?--Polisson!" Et le voilà parti, furieux, idiot. Demandez-en des nouvelles à Mirot, qui assistait à la conversation.

La libre américaine, que cette histoire avait beaucoup amusée, apercevant le jeune homme dans la foule des habits noirs, s'exclama: