J'ai cherché dans toutes les pages de Voltaire sans retrouver ces pensées, à part quelques-unes recueillies dans le Dictionnaire philosophique. Je les donne dans le beau désordre où je les trouve, comme le graveur qui traduit une ébauche de maître sans oser corriger les fautes du dessin.

On retrouve ici le Voltaire universel: religion, amour, philosophie, littérature, beaux-arts, histoire: toutes les capitales et toutes les provinces du roi tyrannique de l'esprit humain.


Il ne faut pas forcer le peuple; c'est une rivière qui se creuse elle-même son lit; on ne peut faire changer son cours.


Il en est des différents ouvrages comme de la vie civile. Les affaires demandent du sérieux, et le repas de la gaieté. Mais aujourd'hui on veut tout mêler: c'est mettre un habit de bal dans un conseil d'État. Il faut qu'il y ait des moments tranquilles dans les grands ouvrages, comme dans la vie après les instants de passion.


Pourquoi dit-on toujours mon Dieu et notre Dame?


L'auteur le plus sublime doit demander conseil. Moïse, malgré sa nuée et sa colonne de feu, demandait le chemin de Jéthro.


Inscription pour une estampe représentant des gueux.

REX FECIT.


Nous sommes esclaves au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous croire libres.


Un médecin croit d'abord à toute la médecine; un théologien à toute sa philosophie. Deviennent-ils savants? ils ne croient plus rien; mais les malades croient et meurent trompés.


O grandeur des gens de lettres! Qu'un premier commis fasse un mauvais livre, il est excellent; que leur confrère en fasse un bon, il est honni.


Celui qui a dit qu'il était le très-humble et très-obéissant serviteur de l'occasion a peint la nature humaine.


Le bonheur est un état de l'âme; par conséquent il ne peut être durable. C'est un nom abstrait composé de quelques idées de plaisir.


Turc, tu crois en Dieu par Mahomet; Indien, par Fo-hi; Japonais, par Xa-ca, etc. Eh! misérable, que ne crois-tu en Dieu par toi-même?


Qui doit être le favori d'un roi? Le peuple: mais le peuple parle trop haut.


L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps.


Il faut avoir une religion, et ne pas croire aux prêtres; comme il faut avoir du régime, et ne pas croire aux médecins.


Il n'y a point d'avare qui ne compte faire un jour une belle dépense: la mort vient et fait exécuter ses desseins par un héritier. C'est l'histoire de plus d'un roi de ma connaissance.


Plusieurs savants sont comme les étoiles du pôle, qui marchent toujours et n'avancent point.


On dit des gueux qu'ils ne sont jamais hors de leur chemin; c'est qu'ils n'ont point de demeure fixe. Il en est de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées.


L'homme doit être content, dit-on; mais de quoi?


L'abbé de Saint-Pierre a voulu la paix universelle: il ne connaissait pas les lois du monde:

Un homme éternue; un chien épouvanté mord un âne; l'âne renverse la faïence d'un pauvre homme; la faïence renversée blesse un petit enfant. Procès.


Nous traitons les hommes comme les lettres que nous recevons; nous les lisons avec empressement, mais nous ne les relisons pas.


Qui a dit que les paroles sont les jetons des sages et l'argent des sots?


L'ennuyeux est la torpille qui engourdit, et l'homme d'imagination est la flamme qui se communique.


La plupart des hommes pensent comme entre deux vins. N'est-ce pas, monsieur de Maurepas?


Le lit découvre tous les secrets: Nox nocti indicat scientiam.


Cromwell disait qu'on n'allait jamais si loin que quand on ne savait plus où on allait.


Πολιτικοϛ signifiait citoyen: il signifie aujourd'hui ennemi des citoyens.


Prière des pèlerins de la Mecque: «Mon Dieu, délivre-nous des visages tristes!» Ces pèlerins-là avaient été à Pompignan.


On peut dire de la plupart des historiens d'aujourd'hui ce que disait Balzac de La Motte Le Vayer: «Il fait le dégât dans les bons livres.»


On s'est réduit partout à la vie simple. La semaine sainte de Rome et le carnaval de Venise n'ont plus de réputation. On va au bal comme à la messe, par habitude.


Les avares sont comme les mines d'or qui ne produisent ni fleurs ni feuillages.—L'honneur est le diamant que la Vertu porte au doigt.—La plus grande des dignités pour un homme de lettres est sa réputation.—Peser le mérite des hommes! il faudrait avoir la main bien forte pour soutenir une telle balance.—La science est comme la terre; on n'en peut posséder qu'un peu.

Un républicain aime plus sa patrie que ne le fait le sujet d'un roi, parce qu'on aime plus son bien que celui d'autrui.


Pénétration, science, invention, netteté, éloquence, voilà l'esprit.

L'âme est un timbre sur lequel agissent cinq marteaux; chacun frappe en un endroit différent. Il n'y a pas de point mathématique; donc l'âme est étendue, donc elle est matérielle. Dois-je dépouiller un être de toutes les propriétés qui frappent mes sens, parce que l'essence de cet être m'est inconnue? Il se peut faire que nous devenions quelque chose après notre mort: une chenille se doute-t-elle qu'elle deviendra papillon?


Ceux qui se rendent au dernier avis sont comme ces Indiens qui croyaient qu'on allait au ciel avec ses dernières pensées.


Tout corps animé est un laboratoire de chimie. Deus est philosophus per quem.


Quand Roland eut repris son sens commun, il ne fit presque plus rien. Belle leçon pour finir en paix sa vie!


Les poëtes, qui ont tout inventé excepté la poésie, ont inventé les enfers et s'en sont moqués les premiers.

Felix qui potuit rerum cognoscere causas,

Atque metus omnes et inexorabile fatum

Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari!


Les rois sont trompés sur la religion et sur les monnaies, parce que sur ces deux articles il faut compter et s'appliquer. La philosophie seule peut rendre un roi bon et sage. La religion peut le rendre superstitieux et persécuteur.


On demandait grâce à Épaminondas pour un officier débauché; il la refuse à ses amis et l'accorde à une courtisane.


Christophe Colomb devine et découvre un nouveau monde: un marchand, un passager lui donne son nom. Bel exemple des quiproquo de la gloire!


Ambassade d'un peuple de sauvages à Cortez: «Tiens, voilà cinq esclaves: si tu es dieu, mange-les; si tu es homme, voilà des fruits et des coqs d'Inde.»


Réponse d'un roi de Sparte à des orateurs de Clazomène: «De votre exorde il ne m'en souvient plus; le milieu m'a ennuyé; et quant à la conclusion, je n'en veux rien faire.» C'est la réponse de Dieu aux suppliques des dévots.


Le roi Amasis, parvenu d'une condition servile au trône, fit fondre une cuvette dans laquelle il se lavait les pieds, et en fit un dieu.


On ne dit guère aujourd'hui un philosophe newtonien, parce qu'à l'attraction près, qui est si probable, tout est démontré dans Newton, et que la vérité ne peut porter un nom de parti. On dirait les philosophes cartésiens, parce que Descartes n'avait que des imaginations, et que ceux qui suivaient sa doctrine étaient du parti d'un homme—et non de la vérité.


Aristote était un grand homme, sans doute; mais que m'importe? je n'ai rien à apprendre de lui. C'était un grand génie, je le veux: mais il n'a dit que des sottises en philosophie.—Manco-Capac et Odin, Confucius, Zoroastre, Hermès, auraient peut-être été de nos jours de l'Académie des sciences. L'homme de génie serait tombé aux pieds du savant.


Le siècle présent n'est que le disciple du siècle passé. On s'est fait un magasin d'idées et d'expressions où tout le monde puise.


Le père Tournon a fait six volumes de l'Histoire des dominicains!—et je n'en ai fait que deux de celle de Louis XIV! Et j'en ai fait un de trop.


Il n'y a pas une idée fixe dans Homère; il y en a mille dans le Tasse.

Vous voulez connaître le Dante. Les Italiens l'appellent divin; mais c'est une divinité cachée; peu de gens entendent ses oracles; il a des commentateurs, c'est peut-être encore une raison de plus pour n'être pas compris. Sa réputation s'affermira toujours, parce qu'on ne le lit guère. Il y a de lui une vingtaine de traits qu'on sait par cœur: cela suffit pour s'épargner la peine d'examiner le reste.

Quel est l'homme le plus heureux? Ce n'est ni moi, ni vous. Est-ce Archimède ou Nomentanus?

Je suppose qu'Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse. Nomentanus a le même rendez-vous à la même heure. Archimède se présente à la porte; on la lui ferme au nez; et on l'ouvre à son rival, qui fait un excellent souper, pendant lequel il ne manque pas de se moquer d'Archimède, et jouit ensuite de sa maîtresse, tandis que l'autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie et à la grêle. Il est certain que Nomentanus est en droit de dire. «Je suis plus heureux cette nuit qu'Archimède, j'ai plus de plaisir que lui;» mais il faut qu'il ajoute: Supposé qu'Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d'être méprisé et trompé par une belle femme, d'être supplanté par son rival, et du mal que lui font la pluie, la grêle et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme; s'il s'occupe d'un beau problème, et s'il découvre la proportion du cylindre, de la sphère, il peut éprouver un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.


Dans les temps les plus raffinés, le lion d'Ésope fait un traité avec trois animaux, ses voisins. Il s'agit de partager une proie en quatre parts égales. Le lion, pour de bonnes raisons qu'il déduira en temps et lieu, prend d'abord trois parts pour lui seul, et menace d'étrangler quiconque osera toucher à la quatrième. C'est là le sublime de la politique.


Qui est-ce qui disait que son fils allait étudier, et qu'il prêchait en attendant?

Tous les siècles se ressemblent-ils? Non; pas plus que les différents âges de l'homme. Il y a des siècles de santé et de maladie.


La raison a fait tort à la littérature comme à la religion; elle l'a décharnée. Plus de prédictions, plus d'oracles, de dieux, de magiciens, de géants, de monstres, de chevaliers, d'héroïnes. La raison seule ne peut faire un poëme épique. Ah! si le Tasse avait traversé la Henriade!


On a une patrie sous un bon roi, on n'en a point sous un méchant.

Où fut la patrie d'Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors de leur chemin?

Le premier qui a écrit que la patrie est partout où l'on se trouve bien est, je crois, Euripide dans son Phaéton.


Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l'ennemi du reste des hommes. L'ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat: «Tel est mon avis, et qu'on ruine Carthage.» Être bon patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce, et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde, et qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.


Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre homme s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune et de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l'intérêt particulier devient l'intérêt général: on fait des vœux pour la république, quand on n'en fait que pour soi-même.


Quand nous avons découvert l'Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n'y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations, nous n'en trouvâmes que deux subjuguées.


On aime la gloire et l'immortalité, comme on aime sa race qu'on ne peut voir.


La religion est comme la monnaie, les hommes la prennent sans la connaître.


Confucius dit: «Jeûner, vertu de bonze; secourir, vertu de citoyen.»


Les grammairiens sont pour les auteurs ce qu'un luthier est pour un musicien.


Belles paroles de Suzanne de Suze en mourant: «Grand Dieu, je t'apporte quatre choses qui ne sont pas dans toi: le néant, la misère, les fautes et le repentir.»


Les paroles sont aux pensées ce que l'or est aux diamants; il est nécessaire pour les enchâsser, mais il en faut peu.


Lord Peterborough, en voyant Marly, dit: «Il faut avouer que les hommes et les arbres plient ici à merveille.»

Il disait de George Ier: «J'ai beau appauvrir mes idées, je ne puis me faire entendre de cet homme.»

Et pourtant Milord ne se faisait entendre de mademoiselle Lecouvreur qu'à force d'or.


Un protestant avait converti sa première femme; il ne put convertir la seconde: ses arguments n'étaient plus si forts. Newton faisait souvent ce conte.


Il est aisé de tromper les savants. Michel-Ange fait une statue que tous les connaisseurs prennent pour une antique. Boulogne fait un tableau, qu'on vend pour un Paul Véronèse; et Mignard attrapé lui dit: «Faites donc toujours des Paul et jamais des Boulogne!»


Les rois et les ministres croient gouverner le monde. Ils ne savent pas qu'il est mené par des capucins: ce sont les prêtres qui mettent dans les têtes des opinions, souveraines des rois.


Le comte de Königsmark, depuis général des Vénitiens, pressé par Louis XIV de se faire catholique, lui répondit: «Sire, si vous voulez me donner trente mille hommes, je vous promets de rendre toute la France turque en moins de deux ans.»


Les jansénistes ont servi à l'éloquence, et non à la philosophie. La science de dire vaut mieux que l'art de ne pas dire.


La superstition est tout ce qu'on ajoute à la religion naturelle. Les philosophes platoniciens affermirent la religion chrétienne; les nouveaux philosophes l'ont détruite. Tout auteur d'une religion nouvelle est nécessairement persécuté par l'ancienne; mais la nouvelle persécute à son tour. La morale est la même d'un bout du monde à l'autre. Confucius, Cicéron, Platon, le chancelier de l'Hôpital, Locke, Newton, Gassendi, sont de la même Église. Dieu a fait l'or; les alchimistes veulent en faire.


La force et la faiblesse arrangent le monde. S'il n'y avait que force, tous les hommes combattraient; mais Dieu a donné la faiblesse: ainsi le monde est composé d'ânes qui portent et d'hommes qui chargent.


Les jacobins ont une bulle qui leur ordonne de célébrer la fête de l'immaculée Conception, et une bulle qui leur permet de n'y pas croire. Quand ils sont docteurs, ils jurent l'immaculée; reçus dominicains, ils l'abjurent.


Chaque nation a son grand homme: on fait sa statue d'or: on jette au rebut les autres métaux dont l'idole était composée; on oublie ses défauts. Voilà comme on canonise les saints; on attend que les témoins de leurs vices soient morts.


La cause de la décadence des lettres, c'est qu'on a atteint le but: ceux qui viennent après veulent le passer.

Tout est devenu bien commun, tout est trouvé; il ne s'agit que d'enchâsser.

Le premier qui a dit que les roses ne sont point sans épines, que la beauté ne plaît point sans les grâces, que le cœur trompe l'esprit, a étonné. Le second est un sot.


L'amour vit de contrastes. La Béjard disait qu'elle ne se consolerait jamais de la perte de ses deux amants: l'un était Gros-René, et l'autre le cardinal de Richelieu.


Les protestants ont réformé l'Église romaine en la rendant plus attentive sur elle-même; mais cette Église, devenant plus décente et plus sévère, a anéanti le génie italien. Il n'a plus été permis de penser en Italie. La liberté a enlevé le génie anglais; l'esclavage a flétri l'esprit italien.


Les idées sont précisément comme la barbe; elle n'est point au menton d'un enfant: les idées viennent avec l'âge.


Dryden, dans le Spanish Friar, dit: «Il reste à savoir si le mariage est un des sept sacrements, ou un des sept péchés mortels.»


De toutes les religions, celle qui exclut le plus les prêtres de toute autorité civile, c'est sans contredit celle de Jésus: Rendez à César ce qui est à César.Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier.Mon royaume n'est point de ce monde.

Les querelles de l'Empire et du sacerdoce, qui ont ensanglanté l'Europe pendant plus de six siècles, n'ont donc été de la part des prêtres que des rébellions contre Dieu et les hommes, et un péché continuel contre le Saint-Esprit.

Depuis Calchas, qui assassina la fille d'Agamemnon, jusqu'à Grégoire XII et Sixte V, deux évêques de Rome qui voulurent priver le grand Henri IV du royaume de France, la puissance sacerdotale a été fatale au monde.


Le pape prétend disposer du temporel des rois; oui, mais non pas du temporel des savetiers.


La religion fut d'abord aristocratique; plusieurs dieux. La philosophie la fit monarchique; un seul principe. L'inscription d'Isis est du temps de la philosophie: «Je suis tout ce qui est et sera; nul mortel ne lèvera mon voile.»


Ces pensées de Voltaire, retrouvées près d'un siècle après sa mort, ne sont-elles pas un autre testament? Ne dirait-on pas qu'il rouvre son tombeau pour nous faire entendre une fois de plus le cri de la vérité, le cri du combat, le cri de la passion?

Chose étrange! ce cercueil qui attend toujours son campo-santo, semble renfermer un mort vivant. C'est Lazare qui ressuscite quand passe l'esprit du Seigneur. Qui donc oserait écrire sur ce cercueil: Ci-gît Voltaire!

II.
POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.

Je connais plus de dix volumes de poésies et lettres de Voltaire que je n'ai vues imprimées dans aucune édition des œuvres de l'illustre poëte. Pourquoi ne pas les publier? pourquoi les publier? les lettres ni les poésies ne changeraient rien à l'esprit ni à la renommée de Voltaire. C'est toujours la monnaie bien frappée de cet or un peu pâle qui renferme si peu d'alliage. Mais cette même monnaie n'enrichirait guère le trésor de Fernex.