Ainsi ce Roi Voltaire est un livre heureux et bien fait, qui arrive au moment propice. Il produit sur nos esprits le même effet qu'une image vue de loin aux yeux d'un amoureux bien épris: il n'a pas vu depuis longtemps le portrait de sa maîtresse,... on le lui montre: «Ah! c'est vous, lui dit-il, c'est bien vous! Que vous êtes pâlie et ressemblante, ô mes amours!» Alors il la contemple, il l'admire, il la porte à sa lèvre amoureuse, et s'il rencontre en son chemin le peintre heureux de cette image, il ne pensera pas à lui reprocher ce crayon trop vif ou trop lent, ces beaux yeux remplis d'une langueur inaccoutumée, et ce sourire où respirent à demi les passions et les transports d'autrefois. Ce nouveau portrait de Voltaire, et le portrait de notre premier amour, quel homme assez hardi pour l'entreprendre? Et cependant, comme on les remercie et comme on les aime ces bons peintres, ces peintres obstinés, cléments, fidèles, de tout ce qui était l'esprit, la grâce et voire le falbala de nos printemps!

Nous voyons d'abord dans le livre de M. Arsène Houssaye, dans cette histoire du règne et de la royauté de Voltaire, naître et fleurir ce roi légitime du doute et de la discussion en toutes choses. Tout d'abord, ce maître absolu du libre arbitre est porté comme un simple enfant des hommes, par sa nourrice, au petit autel du petit village de Châtenay, et Dieu sait ce qu'eût répondu le prêtre ingénu qui baptisait ce petit catéchumène souffreteux, mal venu, aussi faible et plaintif que Pascal enfant, si quelque voix prophétique eût révélé au curé de Châtenay que ce front, caché sous le bourrelet des nourrices, contenait en germe le Dictionnaire philosophique, Candide, l'Essai sur les mœurs, la Pucelle et Mahomet? Ah! quelle épouvante! Et quoi détonnant si le prêtre eût laissé tomber, sans le baptiser, ce phénomène, au pied de son autel?

On les devine, et très-volontiers, ces belles années de l'enfance et de l'étude en commun: l'esprit qui s'éveille, et les premières passions qui murmurent, les cris, les larmes, les spasmes, les révoltes subites, les commencements, les premiers rêves, le premier rire de cet enfant précoce, et tout ce qui se révèle à la fois dans ces natures exquises, dans ces têtes par Dieu touchées, dans ce génie adolescent, dans ces paroles enfantines, et dans ce regard hardi, plein de pensées et de soleil. On les sait par cœur, et c'est pourquoi, peut-être, M. Arsène Houssaye oublie, en passant à travers ces jeunes années, de nous raconter les premiers pas de cet esprit indomptable, indompté. Puer ingeniosus, sed insignis nebulo, «garçon plein d'esprit, mais un franc polisson,» disait le bon jésuite du jeune Crébillon, qui sera plus tard l'auteur de Rhadamiste et Zénobie. Nous voudrions bien savoir ce qu'eût dit le P. Porée, en parlant du jeune Arouet? Devait-il être amusant le P. Porée, à la suite de cet indiscipliné qui l'entraînait dans son cercle, et l'aveuglait de son rayon! Figurez-vous un merle élevant un jeune aiglon, ou bien la poule qui a couvé des œufs de cane, et qui s'en va haletante après sa progéniture ingrate et parfaitement oublieuse du lit maternel.

De ce Voltaire enfant, nous ne voulons rien perdre. Il avait des éclairs et des grâces qui le faisaient adorer; il avait des emportements et des colères qui le rendaient haïssable. Il était insolent, malin, taquin, furieux, rebelle à tout, très-éloquent, très-comédien, également disposé à la joie, aux larmes, aux cris, aux injures, à toutes les passions bonnes ou mauvaises; que vous dirai-je? il était déjà Voltaire.

Si l'enfance de Voltaire est un peu absente du livre d'Arsène Houssaye, en revanche il a fait de Voltaire une jeunesse éclatante, une splendide et merveilleuse vingtième année, au milieu des fêtes, des hasards, des amours, des élégies, des tragédies et d'un poëme épique; une jeunesse où tout chante, où tout sourit, où la raillerie a je ne sais quoi d'enivré et d'enchanteur, où la tendresse est presque une ironie.

Ninon elle-même voulut être la marraine de cet enfant dont le fragile abbé de Châteauneuf était le parrain. Elle le prit dans une espèce d'adoption qui n'était pas sans une certaine curiosité de savoir les destinées de ce beau génie. Elle était vieille alors, et décrépite, et contrefaite; elle expiait sans se plaindre, et contente encore, les délires et les délices de ses vingt ans. Elle avait brisé sa coupe et renvoyé son dernier amant, l'abbé de Châteauneuf, le dernier des Romains. Elle-même était la dernière passion et le dernier vice aussi du dix-septième siècle, enfoui dans son nuage de pourpre et d'or... Et pourtant, ces beaux yeux qui avaient vu tant de scandales, ces lèvres éloquentes qui avaient prêté et faussé tant de serments, ces oreilles délicates qui avaient entendu tant de blasphèmes, oui, Ninon de Lenclos tout entière, ce rendez-vous de volupté, de doute, de folie, de billets à La Châtre, elle eut assez de force et de bon sens pour découvrir à travers cette enfance et cette adolescence enjouée un incendiaire, un faiseur de révolutions, un révolté en morale, en poésie, en religion, en prose, en vers, en billets, en conduite, en chansons. «Toi», disait-elle au jeune Arouet qui ne l'écoutait pas, «on te salue enfant de perdition, on te salue et on espère en toi, enfant précoce, enfant de la perdition universelle, pierre éternelle de l'éternel achoppement, toi qui ris, toi qui mords, toi qui déjà balbuties avec l'énergie et la logique infernales de Satan lui-même, la négation de dix-huit siècles, toi l'ennemi-né du moyen âge et de ses fureurs, l'implacable persécuteur des vieilles passions, des antiques misères, des inquisitions furieuses! Et moi Ninon de Lenclos, je t'admire et je t'applaudis comme le dernier des miracles! Certes, mon bel enfant, mes rides, mon fard et mes ajustements de rose éventée et de feuille morte te font peur; quand j'avance à toi, tu recules, et tu te sauves quand je veux t'embrasser; eh bien! moi aussi, ton sourire et tes mépris m'épouvantent. Que tes mépris sont redoutables et pleins de ruines! Que ton sourire est dangereux et rempli de blasphèmes! Certes, j'ai terriblement usé de la vie, à ce point que s'il fallait la recommencer ainsi faite, je me pendrais de ces mains défaillantes..., oui, moi-même jeune et belle, entraînée au delà de toutes les choses possibles, dans ce cercle infini des poésies, des passions, des amours permis et défendus, moi qui eus l'honneur d'être, un jour, la première à l'enfantement de Tartufe, et qui la première ai vu chez moi, dans ma chambre jaune où Villarceaux donnait ses rendez-vous à madame Scarron, huer, flageller et châtier le monstre inventé par Molière; moi qui ai vu à mes pieds, tout chargé de lauriers, le vainqueur de Fribourg et de Rocroy, moi dont la main fut baisée par la reine de Suède, Christine, encore sanglante du meurtre de Monaldeschi, moi dont madame de Maintenon eût racheté l'âme au prix de ses plus ferventes prières et d'une pension de la cour, s'il me fallait revivre ainsi, au pied de tous les trônes, au milieu de toutes les renommées, sur le bord de tous les précipices, au fond de tous les abîmes, je refuserais avec rage, avec terreur.... Une seule tentation, cependant, me ferait recommencer la vie, et la voici, mon enfant, cette extrême tentation: Je voudrais savoir ce que tu vas devenir; quel parti tu sauras tirer de ton génie, et de cet esprit, semblable à la flamme, qui va tout dévorer? Auras-tu les passions d'un gentilhomme ou les fureurs d'un serf révolté? Vas-tu vivre au milieu du peuple, ennemi de tout ce qui résiste, ou bien dans le tas brodé des courtisans, complices de tout ce qui s'abaisse? Es-tu le poëte ingénu qui s'abandonne au courant de l'heure et de la passion présente? Es-tu le poëte ambitieux qui s'est dit que la fortune est une force, et que celui-là qui n'a besoin de personne a de grands motifs pour n'être le valet et le flatteur de personne? Voilà pour l'homme, et de quoi je m'inquiète en te voyant. Le poëte aussi, j'interroge, en mourant, toute sa destinée. Poëte en vers, iras-tu jusqu'à la grande poésie? Écrivain en prose, iras-tu jusqu'à l'éloquence? Ah! voilà ce que je voudrais savoir avant de mourir! Je voudrais savoir en même temps, si par bonheur, avec cet esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente, et si ton rire éclatant, victorieux, qui retentit d'un bout du monde à l'autre bout, sera mouillé parfois de grosses larmes? Tu vas mordre, mais sauras-tu toucher de ta lèvre amoureuse le front de ta maîtresse? Vous serez furieux, mon fils; serez-vous tendre? Hélas! voilà encore ce que je voudrais savoir. Je voudrais savoir en même temps si, par bonheur, avec cet esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente; si ce rire éclatant, victorieux, sans réplique, universel, sera mouillé parfois des douces larmes de la pitié, de la tendresse? O poëte! ô flamme! ô ruine! Gaieté, connaîtrez-vous la tristesse? Esprit, aurez-vous pitié des hommes simples? Mépris universel, saurez-vous bien respecter ce qui est honnête? Intelligence, aurez-vous quelque admiration sincère pour ce qui est noble et grand, en deçà ou au delà de vous-même? Activité, connaîtrez-vous le repos? Ambition, dépasserez-vous toutes limites? Vagabondage, aurez-vous pied quelque part? Ironie, aurez-vous des sanglots?

Voilà vraiment ce que je voudrais savoir, moi Ninon de Lenclos, et voilà ce qu'apprendra l'Europe, avant qu'il soit dix ans d'ici. Mais quoi! mon heure a sonné, mon siècle est mort; le roi est parti pour le Versailles invisible; les amoureux m'attendent dans les enfers de Lucien, en attendant les enfers de Voltaire; le dernier janséniste est mort emportant le dernier moliniste. Il n'y a plus rien ici-bas de mon siècle, rien; ni le roi, ni le prêtre, ni le capitaine et le courtisan, ni la maîtresse royale, ni Bossuet, ni Corneille; Racine et Molière, ils sont morts; nous sommes morts. Moi, je t'attendais avant de mourir, et maintenant, dans cette confusion qui s'avance aux clartés de la nouvelle aurore, à peine si j'entends des tonnerres confus, des malédictions inarticulées, des poëmes sans fin, des blasphèmes sans nom, toutes les rumeurs de l'abîme; à peine si, dans ces ombres claires, j'entrevois les fantômes qui deviendront bientôt sans doute, à ta voix souveraine, autant de réalités. Hélas! mon pauvre enfant, tu es vraiment jeune, et que c'est laid la vieillesse à l'aspect de toutes ces jeunesses révoltées! Que c'est triste, la mort, quand elle arrive au milieu des nouveautés les plus hardies et des escalades surnaturelles! Cependant, il faut que je meure, il me faut quitter ce monde qui m'a quittée. Adieu, mon fils, adieu, précurseur de tous les étonnements, vengeur de tant d'injustices, appui du faible, exécration de l'hypocrite; adieu, Voltaire, adieu!»

A ces mots, elle prit congé de l'enfant, qui s'en souvenait plus tard, comme on se souvient de quelque vieux parchemin sur lequel le temps efface à plaisir les lignes les mieux tracées. Ce visage de la vieille Ninon était pour le jeune Arouet un palimpseste; ces deux yeux qui avaient tout brûlé n'étaient plus que deux volcans éteints sous la neige. «Adieu, adieu,» disait Ninon. En même temps, elle laissait au jeune Arouet, dans l'acte de sa volonté dernière, cent écus pour qu'il achetât des livres, et Dieu sait comme Arouet a dépensé ces cent écus.

Les livres, en ce temps-là, les livres qui traitaient de la liberté de la pensée et qui parlaient des libertés politiques, ces chefs-d'œuvre impérissables du doute et de la discussion philosophique, étaient une des grandes passions de la jeunesse. On avait beau les défendre, les proscrire et les brûler par la main du bourreau, sur les dernières marches du grand escalier du palais de justice, la cendre même de ces livres lacérés, déchirés, brûlés, était féconde autant que cette poignée de poussière que jette en mourant le dernier des Gracques, comme si le tribun expirant eût su à l'avance que de cette poussière allait sortir Caïus Marius! Non, non, rien ne meurt, Dieu soit loué, rien ne meurt de ce qui est juste, et vous ne sauriez anéantir, bûchers et bourreaux, une seule ligne, une seule de ce qui est vrai... Au fond des bûchers, au sommet de ces flammes, se tenait la résurrection, et si l'auteur était brûlé en même temps que son livre, eh bien! c'était un motif de plus pour que son livre fût immortel.

Cent écus pour acheter des livres, dans la pensée et dans l'intention de mademoiselle de Lenclos, c'était donner au jeune Arouet une tentation à laquelle il a vaillamment succombé. A peine il eut dans les mains cet argent, qui était la première récompense de son génie, il se mit à dresser la liste de tous les livres qu'il voulait lire, et il acheta tout d'abord le Dictionnaire de Bayle, en quatre tomes in-folio «Rotterdam, 1720», avec l'épître dédicatoire à M. le régent, et les deux articles concernant le roi David, roi des Juifs. Ce Dictionnaire de Bayle lui prit dix écus; les seconds dix écus le rendirent possesseur attentif, curieux, studieux, étonné du fameux livre de Spinoza: Des Cérémonies superstitieuses des Juifs (1670). Que s'il n'acheta pas tout d'abord les œuvres de maître François Rabelais, imprimées chez Étienne Dolet (brûlé vif), c'est que déjà il savait son Rabelais par cœur. Vous pensez bien qu'il trouva tout de suite le Régnier de 1652, son maître en satire, et ses autres maîtres: Montaigne, Arioste, Boccace et La Fontaine; les Contes de La Fontaine, lecture agréable aux mânes de Ninon. Que vous dirai-je enfin? Il achète à la fois les révoltes, les douleurs, les amours et les élégances de la pensée humaine; il veut savoir ce que les hommes ont rêvé, ce que les hommes ont souffert; pourquoi ces rires, pourquoi ces larmes; quelle flamme alluma ces bûchers, quelle force éteindra ces incendies? Il veut tout entendre et tout voir, tout savoir, tout comprendre, et ce qu'il ne comprend pas, il le devine. Il est attiré également par la philosophie autant que par les poëmes, par les victorieux et par les vaincus, par le bruit des royautés qui s'amusent, par le cri des nations éplorées; il porte aux bourreaux une haine égale à la tendresse que lui inspirent les victimes. Hélas! parmi ces victimes, il y en avait de si touchantes, de si résignées, résignées jusqu'à sourire au milieu des flammes! Le jour où Jérôme de Prague, attaché à son bûcher sous les yeux d'une multitude ivre et furieuse, attendait la mort des martyrs, il vit arriver, haletante et se hâtant de toute sa vieillesse, une bonne vieille qui portait un petit fagot, et qui s'en vint le déposer pieusement dans le bûcher du martyr:—O sancta simplicitas! s'écria Jérôme de Prague en levant les mains au ciel. Il y avait beaucoup de cette curiosité suprême dans la curiosité du jeune Arouet. Il voulait tout lire et tout apprendre, afin de rire à son aise de la férocité des uns, de la sottise des autres et de la simplicité de tous.