Surtout, comme un athlète qui se prépare à tous les combats de la parole, il avait étudié profondément les anciens, nos maîtres excellents, absolus, inévitables, en ce temps-là du moins où les Gaume et les Nicolardot n'avaient pas inventé de préférer le moyen âge à la Renaissance, et sali de leur bave tous les grands prêtres de l'esprit humain, afin d'honorer le moyen âge. L'antiquité glorieuse et sainte, Homère, Horace et Virgile, Pindare et Juvénal, Démosthène et Cicéron, toute la grande littérature, en un mot, au temps où Voltaire était jeune, était la fête éternelle des plus grands esprits, des plus vives intelligences; la France et l'Europe étaient uniquement attentives aux chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; elles n'avaient pas d'autre éducation, pas d'autre espérance et pas d'autre orgueil. Le siècle de Louis XIV n'était pas encore reconnu comme une école poétique; et que nous étions loin aussi du patois des industriels, des économistes, de la vapeur, des chaudrons, des ferrailles, la langue chère aux terrassiers de la France, aux mécaniciens de l'Angleterre, aux chaudronniers de l'Amérique, une langue à part, ignorante même de l'accent d'autrefois! Voltaire, dans sa jeunesse, n'entendit parler que la langue des nations civilisées, la langue des dieux, des lettres et des lettrés. Disons mieux, la vapeur eût été une force en ce temps-là, elle n'eût pas détrôné la philosophie, et la langue barbare des fabricants de rail-ways n'eût pas prévalu contre l'éloquence de Diderot, l'atticisme de Fontenelle et le mépris de d'Alembert. Tous les forgerons de l'Europe, entassés dans l'immense forge d'aujourd'hui, n'auraient pas prévalu, en ce temps-là, contre l'Académie et ses disputes, contre l'Encyclopédie et ses démons. La Sorbonne elle-même, cette humble, humiliée et rogue Sorbonne, elle eût réclamé contre ces écarts de l'esprit humain dérangé de sa voie; elle se fût voilé la face en voyant les houillères préférées à la théologie, et le Furens, un ruisseau où se durcit le fer, remplaçant la fontaine de Castalie. En ceci, il était bien l'enfant de son époque, Voltaire. Il n'a jamais préféré l'utile à l'agréable, et le commode au charmant. L'homme, à son compte, qui ne parlait pas la langue universelle des libres penseurs et des honnêtes gens n'était pas digne d'un regard, à peine d'un sourire de mépris. Les anciens seuls l'avaient élevé. Enfant, il se plaisait déjà au doux murmure venu de l'Attique; écolier, sa lèvre immortelle récitait à l'écho charmé les idylles de Théocrite. Il était à peine en sa rhétorique, entouré des premiers éclairs de cet esprit qui brûlera le monde, il glanait déjà des épigrammes charmantes dans l'Anthologie. A coup sûr, il ne savait pas le grec aussi bien que ce merveilleux enfant de Port-Royal qui savait par cœur Euripide et Sophocle; il ne savait pas son Homère aussi bien que le jeune Fénelon, rêvant déjà à composer la suite de l'Iliade; Bossuet lui-même, enfant et jeune homme, il était bien autrement Grec que le jeune Arouet; mais Bossuet était un Grec de Sparte, Arouet était un Athénien de l'Attique, un Athénien de cette décadence éloquente qui reconnaît Ménandre pour son poëte, Aspasie pour sa reine, et Périclès pour son roi.

Donc il avait découvert une antiquité de sa fantaisie et de son caprice, une Athènes ouverte à toutes les négations, une Rome envahie et charmée à la fois par les rhéteurs. Il s'enivrait, si jeune! de ces parfums, de ces grâces, de ces amours, de ces vices, puisés dans l'amphore élégante et versés dans la coupe d'or. A son réveil enchanté, il entendait le son des lyres; il se couchait au bruit joyeux des tambourins frappés par les faunes; il saluait Amaryllis la blonde; Aglaé, la jeunesse, Euphrosine et Terpsichore; il les reconnaissait à leurs couronnes, à leurs parfums; il était tout ensemble Horace, Anacréon, Ovide, Apulée, et pas une de ces métamorphoses n'étonnait le jeune poëte: pas un de ces enchantements ne le trouvait insensible. A seize ans, il vivait déjà toute une vie humaine en vingt-quatre heures, emportant bon gré ou mal gré dans son tourbillon tous ses maîtres: le P. Tournemine, le P. Porée, le P. Le Jay, le P. La Palue, et tant de savants jésuites dont la robe innocente exhalait le parfum du miel de l'Attique.—Ah! le brigand!—Ah! l'aimable enfant! A la fin de chaque année, messieurs les jésuites exposaient le jeune Arouet sur le devant de leur théâtre où se jouait en latin, voire en grec, quelque honnête contrefaçon de la tragédie antique. En même temps, voyez les innocents! ils montraient avec orgueil ce précoce esprit, reconnaissable au feu de son regard:—Voilà pourtant, disaient les bons pères, notre meilleur et plus savant disciple; habile en vers, heureux en prose; latin comme le Prœdium rusticum, et français comme le P. Sanadon! Ils en écrivaient même au Journal de Trévoux, dans cette fameuse imprimerie où passe aujourd'hui le chemin de fer. Même le jour où le jeune Arouet reçut sa dernière couronne au collége des jésuites, il y rencontrait, pour être le témoin de sa gloire et pour couronner sa tête bouclée, le maître avéré de l'ode française, J. B. Rousseau, qui est resté chez nous le poëte lyrique par excellence, jusqu'au jour où l'ode éclatante, amoureuse, passionnée, idylle et chanson, élégie et concert, sortit parée, armée, amoureuse, du volcan, du génie et des révolutions de ce grand homme appelé Victor Hugo.

M. Arsène Houssaye a raconté, avec un grand bonheur, un charmant style, une vive et sincère admiration, ce moment heureux entre tous les instants de la vie où le jeune homme, au bout de ses études et sur le seuil du collége, aspire à toutes les libertés, à tous les bonheurs de la jeunesse. Ah! quel orgueil! quelle fièvre, et quel intime contentement! Voilà le monde et ses fêtes, voilà l'abîme et ses gloires, le vice et ses enchantements! Voilà mon trône et ma domination qui commencent! En ce moment, ce jeune homme qui sera bientôt Voltaire était tout semblable à l'archange tombé du poëme de Milton, lorsque, hors de l'abîme, il contemple éperdu, ravi, plein de son rêve, le spectacle enchanté de la création divine. «Dans un fluide plus léger et plus aérien, Satan balance ses ailes déployées, et librement contemple au loin le vaste Empyrée: si grande en est l'étendue, que son œil ne peut déterminer s'il est circulaire ou carré. Il découvre les tours d'opale et les brillants pavillons de saphir, ornements du ciel qui fut sa patrie. Bientôt il aperçoit notre monde, flottant au bout d'une chaîne d'or; il lui apparaît comme l'une des plus faibles étoiles que notre œil aperçoit serrées près du disque de la lune.—O triomphe! à la fin donc je vais régner sur des hommes! se dit à lui-même l'archange immortel.»

Tels sont les premiers jours de cette royauté naissante que M. Arsène Houssaye a racontés dans ce livre intitulé le Roi Voltaire, un charmant livre, et qui a donné un si bon prétexte à tant de plumes vaillantes de parler du roi Voltaire avec la reconnaissance et le respect qui lui sont dus.

Cette jeunesse de Voltaire, elle passionne son historien. Il en est ébloui, charmé, ravi; il a raison. Ces belles premières années contenaient en germe la Henriade et l'Œdipe, et toute une année à la Bastille. Ajoutez tant de passions, tant d'amour, tant de délires de la tête et des sens. Certes, M. Arsène Houssaye a raconté avec un grand bonheur, une admiration vive, et ce bien-aise qu'il ressent toujours quand il se trouve en pleine lumière, en pleine jeunesse, en plein idéal, ce moment heureux des premiers enivrements du poëte, à vingt ans.

Tasse, un jour de printemps, comme il gravissait avec un sien compagnon la haute montagne, allait calme et songeant aux mille visions de son cerveau. Plus le mont sourcilleux s'avançait, et plus le poëte semblait plongé dans sa méditation, dans son abîme. A la fin, voici les deux voyageurs sur le haut de la montagne colorée des premiers feux du jour. Et le poëte alors, montrant au jeune homme qui l'accompagnait la plaine et le fleuve à l'orient, les châteaux, les cabanes, le champ de blé qui se balance au vent tiède et frais, le berger et son troupeau, le voyageur sur la route entraînant après soi l'ombre et le rayon; plus loin, le soldat qui passe au bruit des clairons et des trompettes, le hennissement du coursier, le bêlement du troupeau, le chant de l'oiseau, le cri de l'orfraie, et tout là-bas le flottant du drapeau semblable au nuage qui passe; enfin, pour terminer ce grand spectacle, éternel comme Dieu, passager comme l'homme, on distinguait la Méditerranée éclatante de mille feux. En même temps ces jardins, ces chaumières, ces palais, ces marbres, l'abeille errante et le reptile au soleil; puis des grottes, des rivages, des sables, des forêts, la charrue à l'œuvre et le rêveur à l'ombre, et tous les accidents de cette lumière en lutte avec le nuage; enfin tous les bruits, tous les silences, tous les repos de cette nature digne de Lucrèce et de Virgile, digne d'Homère et de Théocrite: «Ami, dit Tasse à son compagnon, tu m'as souvent prié de te montrer mon poëme... eh bien! regarde, il est devant toi! Ces eaux, ces bois, ces sentiers, ces monts, ces plaines, ces vallons, ces soldats et ces capitaines dont les armes reluisent au soleil, ces troupeaux dont les mugissements se perdent au loin, ces charrues, ces labours, ces oiseaux qui chantent, la terre et le ciel, les étoiles et les fleurs, Dieu et les hommes, le temps qui bruit et qui s'agite, l'immobile et silencieuse éternité, l'univers et moi—voilà mon poëme!»

Et, le jeune homme et le poëte, ils restaient plongés dans une muette contemplation.

Ainsi, le jeune Arouet (tel il est dans le Roi Voltaire), quand il se vit hors de page, et quand pour la première fois il put toucher librement, de son doigt superbe, à ces royaumes de Satan, dont il voit les tours d'opale et les pavillons de saphir. «Tu vois bien, se dit-il à lui-même, la vaste Europe, l'Europe intelligente, la France, et dans la France aussi tu vois Paris comme une flamme; à côté de Paris, Versailles comme une étoile; eh bien! ces palais pleins d'orgueil, ces toits pleins de misère, ces temples, ces autels, ces portiques, ces boudoirs; ce roi enfant, beau comme l'Amour; ces gens de rien, gais comme le vin mêlé au bel esprit; ces princesses, ces courtisanes, ces académiciens, ces prêtres, ces capucins, ces soldats, ces poëtes, ces prosateurs, ces écoliers, ces philosophes à tout briser, ces cuistres à tout brûler, ces parlements pleins de révolte, ce Versailles où le tout-puissant se cache et s'amuse à la façon d'un satrape d'Asie; un autre les voit ces ministères bruyants au dehors, vermoulus au dedans, absolus partout; ces généraux qu'un sourire envoie aux frontières, qu'un baiser en rappelle, privés de leur armée et privés de leur gloire; ces cardinaux qui se disputent à qui mettra la pantoufle rose à ce pied blanc, sorti tiède encore de la courtine doublement adultère; ces maîtresses royales devenues reines par la grâce du prince, au déshonneur des reines par la grâce de Dieu; les paroles, les voix et les silences du peuple qui fit la guerre à Louis XIV, à madame de Maintenon, à l'Évangile; tout ce qui chante ici et tout ce qui pleure, de l'hôpital à l'Opéra, de l'archevêque à Diderot, du pape à Mahomet, de l'Encyclopédie à la Camargo, de la duchesse du Maine à la marquise du Chastelet, de Margot la bouquetière à la duchesse de Berry tirant les bottes de M. de Lauzun; ces rabats troués, ces dentelles déchirées, ces épées brillantes, ces mortiers, ces crosses, ces diamants vrais, ces perles fausses, ces falbalas brodés, ces taches, ces scories, ces cendres, ces tombeaux, cette liqueur généreuse et ces poisons, la ville éternelle et la cité d'un jour, le palais de justice et le Petit Châtelet, Cartouche et Vincent de Paul, esprit, trahison, fidélité, cruauté, justice, argent, le théâtre et ses rires, le théâtre et ses pleurs, la chaire et ses foudres, le barreau et ses passions, l'Église et ses bûchers, les horreurs du moyen âge et les plaisirs de l'âge d'or, la lettre de cachet, le fort de Joux, le château de Vincennes; et pour tout dire, un mouvement, une agitation, une émeute, une révolution qui commencent à madame de Parabère, qui ne s'arrêtent pas à madame du Barry.... Tout cela, c'est ton poëme, ô Voltaire, ton poëme, et tes satires, et ton histoire, et ta comédie, et ton drame; et tout cela c'est ton œuvre et ce sera ta gloire!... Voilà ta popularité, ta fortune et ta domination!»

Mais avant de se précipiter dans cette mêlée, il aborda tous les aimables côtés de la jeunesse. Il n'était pas assez malavisé, cet homme-là, qui devait tirer si grand parti de la vie et de ses fêtes, de la passion et de ses bonheurs, pour renoncer volontiers au moindre privilége de la vingtième année. Il avait le pressentiment de sa longue durée; il savait que des hommes tels que lui sont destinés à vieillir, et qu'il épuiserait la coupe entière avant qu'elle tombât de ses mains. Aussi il ne s'est jamais hâté de vivre, il n'a jamais précipité les heures sur les heures; il vivait lentement; sa fièvre était lente, si sa colère était rapide; il aimait ses propres passions, il cultivait ses fantaisies, il prolongeait ses destinées. Et de même qu'il fut un vieillard énergique, hardi, généreux, tout-puissant par l'action, par la parole et par la plus active sympathie; redouté par ses colères, honoré par ses actions, il fut un jeune homme heureux, content, glorieux, amoureux, facile à vivre; il eut l'enfance d'un véritable enfant, et la jeunesse ingénue et contente d'un véritable écolier.

Dans le Satyricon de Pétrone, une raillerie mortelle, une vengeance qui fut le châtiment suprême de Néron et de sa tyrannie, on voit au premier chapitre de cette satire un jeune homme, un bel esprit, un jouvenceau presque Athénien, échappé à la férule de ses maîtres, qui rencontre au coin du carrefour une vieille; et le voilà qu'il demande à la bonne femme en quel lieu logent les courtisanes.—Arouet, hors du collége, adressait la même question à l'homme qui pouvait le mieux le renseigner, à l'abbé de Châteauneuf, son parrain, ce même abbé qui avait oublié les quatre-vingts ans de Ninon. «Où donc, maître?—Où tu voudras, mon fils, répondit l'abbé qui savait par cœur tous les chemins des Cythérées; où tu voudras, le monde appartient à l'esprit, l'amour appartient aux poëtes.» M. Arsène Houssaye a très-bien raconté tout le roman de cette jeunesse et de ces amours. Il a tenu dans ses mains, on le voit, ces billets doux, ces fragments, ces portraits; il a porté à ses lèvres ces beaux cheveux oubliés au fond des vieux tiroirs.