Tout réussissait à ce jeune homme, enivré de toutes les fortunes. Sa hardiesse était un charme; sa témérité, une force; son insolence, une grâce. Le prince de Conti lui montrait des vers, il se moquait du prince de Conti, parlant à sa personne. M. le régent, qui se connaissait en beaux esprits, qui était lui-même un bel esprit du premier ordre, se faisait présenter ce jeune homme, et le jeune homme, heureux comme on l'est au jeune âge de toutes les hardiesses, répondait à M. le régent qu'il le suppliait de ne plus se charger désormais de son logement et de sa nourriture. Ainsi même la Bastille avait réussi à cet intrépide; il en était revenu parfaitement dédaigneux de ces peines sans nom, de ces prisons sans droit, et maintenant qu'il avait subi les caprices du bon plaisir, de toutes les forces de son intelligence, il méprisait le pouvoir absolu. Vanité des forces injustes! vanité des prisons que la loi elle-même n'a pas cimentées de sa main puissante! Cette formidable Bastille qui sera prise à soixante ans de là, et rasée au niveau du sol par une poignée de gamins, elle était au temps de Voltaire ouverte à toutes les renommées, à toutes les révoltes. La Bastille était vraiment l'arc de triomphe et la porte ouverte aux esprits, aux volontés, aux croyances qui voulaient envahir le monde, et dominer sur les opinions du genre humain. Toutes les volontés, toutes les résistances et tous les génies ont passé sous tes voûtes, ô Bastille, impuissante à retenir les révolutions et les tempêtes que l'on confie à ta garde!—Elle étouffait les faibles; elle augmentait les forts; elle agrandissait la pensée; elle ajoutait au courage; elle forçait les plus jeunes à la méditation, au silence, à la vie austère.—Ici le silence, ici les longs rêves; ici les taches de sang, ici les révoltes puissantes; ici la démonstration du philosophe; ici la résistance du chrétien et les rages sombres du capitaine, un instant désarmé; ici l'abbé de Saint-Cyran, plus courageux, plus résigné que le prince de Condé lui-même; ici la plainte, ici l'orgueil, ici ce que l'âme a de plus vil, ce que l'esprit a de plus glorieux; ici tout rampe, ici tout s'élève; un abîme... un autel, un trône... et l'échafaud, cette Bastille... On y passait d'affreuses journées, mais aussi comme on y faisait de beaux rêves! Le matin du jour où le bourreau devait décapiter M. le duc de Biron, l'ami de Henri IV, le même homme que Henri IV appelait l'instrument le plus tranchant de ses victoires, le condamné éclatait de rire en songe, et le geôlier de la Bastille le réveilla, pour qu'il fût plus grave et plus recueilli dans son dernier sommeil!

Mais Voltaire à la Bastille, c'était un oiseau dans sa cage, un oiseau qui chante, et ne voit pas les barreaux qui l'enferment. Sur la muraille nouvellement recrépie, faute de plume et de papier, il écrivait au crayon un poëme épique à la louange de Henri IV. «Un poëme épique ici, sur ces murs!» criait le geôlier en grattant la muraille. Il me semble que j'entends d'ici M. et mademoiselle Lambercier (dans les Confessions) s'écriant: «Un aqueduc! un aqueduc!» et brisant à coups de pioche les constructions souterraines du petit Jean-Jacques. Un poëme épique!... Un aqueduc!... Et le poëme épique allait remplissant sa tâche, et tout semblable au poëme épique d'autrefois; seulement, le jeune homme amoureux se ressentait des ardeurs de son âme. En vain il avait lu la préface de madame Dacier, lorsqu'elle félicite Homère de s'être passé de toute espèce d'amours dans l'Iliade, un poëme fondé sur l'adultère d'Hélène avec le berger de l'Ida.—«Ma foi! se disait le jeune Arouet, madame Dacier, tant pis pour elle! je veux mettre un peu d'amour dans mon poëme.» Et tant qu'il en a pu mettre, il en a mis. Que si vous trouvez qu'il aurait pu en mettre un peu plus, M. Arsène Houssaye vous répondra que son Voltaire en a mis tant qu'il en avait.

Cependant, toute grande qu'elle était cette nation comprise entre Paris et Versailles, elle ne suffisait pas à contenir l'esprit de Voltaire; il en avait à épouvanter le monde entier. En même temps il avait l'impatience; il ne savait pas attendre; il voulait tout voir, tout apprendre, tout connaître, en attendant qu'il pût tout renverser; c'est pourquoi il reçut le conseil de quitter la ville et la cour, et de voyager. Le conseil était bon, il en profita. Il partit pour Londres, où il resta trois belles années, les plus studieuses de sa vie.

Ici, M. Arsène Houssaye a suivi Voltaire en ses moindres sentiers. On voit qu'il l'aime, et que plus il l'étudie, plus il s'attache à ce grand homme. Il explique à merveille comment le spectacle de ce grand peuple anglais gouverné par des lois si nouvelles pour un Français, glorifié par des libertés dont pas un sujet de Louis XV n'avait l'idée, en France, à cette époque, devait être, pour un esprit aussi avancé que Voltaire, un spectacle intéressant. Aussi bien, il admirait toutes choses en ce pays des libertés souveraines: il admirait ce peuple heureux sous des lois clémentes; ces marchands dont le nom remplissait toutes les mers; ces seigneurs anglais semblables à autant de rois, ou, pour mieux dire, à autant de patriciens romains; il honorait ces philosophes qui pouvaient tout dire, et ces poëtes que rien ne gêne et ne trouble en leurs essais les plus hardis. Surtout il s'éprit d'une vive admiration pour Shakspeare, et le rencontrant dans sa voie entouré de ses foudres et de ses éclairs, qui commandait à l'histoire, à la vengeance, à la passion, à la douleur..., il s'éprit d'un furieux amour pour ce génie incomparable. Il le regardait, il le contemplait l'étudiait sous toutes ses faces; il s'étonnait de ce géant, et tout de suite il se mit à le célébrer, comme une découverte qu'il avait faite... Il est vrai que plus tard il se repentit de sa trouvaille, et qu'il appela Shakespeare «un barbare ivre...» Il comprenait alors que ce barbare était toute la tragédie et tout l'accent dramatique de l'avenir.

Voltaire voulut avoir tout de suite une grande fortune, et quand il l'eut gagnée, il la garda. Il détestait la gêne en toutes choses; il aimait naturellement le luxe; il lui fallait, pour bien écrire, habiter un beau cabinet plein de livres, et pour sa promenade un jardin plein de fleurs. Fi de la chaumière! il habitait les palais de préférence aux châteaux. Sur lui-même, il n'avait jamais assez de parure, assez d'ornements. Il se connaissait en marbres, en tableaux, en chiffonnerie, en belles personnes: Adrienne Lecouvreur, mademoiselle de Camargo, mademoiselle Gaussin, eurent l'honneur de ses préférences. Il adressait des épîtres à madame de Pompadour, une ode au luxe, une cantate au superflu. Ses maisons, ses retraites et même les châteaux qui n'étaient pas à lui et qu'il possédait en viager, respirent la fortune heureuse, intelligente et calme, «des terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrades, des bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en magots de la Chine...» On reste ébloui de l'inventaire. Or notez bien que ce n'était pas pour la marquise du Chastelet qu'il entassait ces belles choses, c'était pour lui-même. Il n'était jamais plus content que lorsque tout flambait et flamboyait autour de lui. Il aimait la grâce en tout: Olympe Dunoyer, mademoiselle de Livry, Adrienne Lecouvreur, et plus d'une grande dame qu'il n'a jamais dénoncée. Un soir, une des plus belles l'embrasse publiquement et en pleine loge par ordre du parterre.—«Embrassez-le! disait le parterre, embrassez-le!» Et la dame l'embrassa. Quelle récompense! Eh bien! si par bonheur mademoiselle Sophie Arnoult, souriante, avec sa grâce et ses belles fanfreluches qu'elle portait si bien, venait à passer par les sentiers de M. Arsène Houssaye: «Embrassez-le!» dirions-nous à la belle; et, sans se faire prier, elle embrasserait l'auteur du Roi Voltaire. Il n'y a rien de plus charmant que tout ce passage; il n'y a rien de plus vif que l'histoire du marquis et de la marquise du Chastelet. Dans ses recherches qui tiennent à la poésie, M. Arsène Houssaye a trouvé le véritable nom de toutes les maîtresses de Voltaire: celle-ci et celle-là; la jeune fille et la dame un peu sur le retour, elles s'appellent d'un nom qui leur convient à merveille, parce que c'est l'amoureux et le poëte qui les nomment.

Pendant que nous causons ainsi, un phénomène arrive, éclatant, superbe, et qui va produire la plus grande révolution dont le monde se glorifie; écoutez, il arrive, il gronde, il hurle, il chante; ce phénomène, il a un nom, il s'appelle le dix-huitième siècle, et nous allons le contempler tout à notre aise, à la suite de son maître et de son héros, le Roi Voltaire.

Ainsi, nous avons laissé Voltaire au milieu de son luxe et des fêtes de chaque jour; une âcre senteur d'ambre et de billets doux s'exhalait de ces alcôves, de ces broderies, de ces riches cabinets, de ces meubles en vieille nacre, de ces colifichets, de ces fanfreluches. Les sofas muets dans cette nuit profonde—sofas de Memnon—raconteraient au besoin les mille histoires qui enseignent à pécher. Entrons donc, s'il vous plaît, à la suite de notre historien, dans le salon de Voltaire, à Fernex. Si la fenêtre est fermée, ouvrons la fenêtre et laissons entrer le grand jour. En ce lieu négligé si longtemps, les souvenirs vifs et pénétrants de ce grand esprit, de ce grand génie et de ses licences charmantes vous sautent aux yeux, vous montent à la gorge. O mon Voltaire, es-tu là? réponds-nous, réponds-nous! Il n'est plus à Fernex, mais nous y retrouvons la trace et le souvenir de sa belle et charmante compagnie; il n'est plus là, son ombre y reste, et ces murailles ont gardé l'empreinte ancienne, comme l'écho garde encore le doute ancien. Voyez! Le fauteuil est resté tout parsemé de la poudre magistrale; la chaise longue attend le maître à l'heure de midi, quand il repose un instant. Que de belles personnes ont foulé, sur ces tapis, les fleurs écloses à la Savonnerie, aux Gobelins! Interrogez ces coupes en cristal de roche, elles diront de quelles santés elles étaient remplies; demandez à ces écrans découpés à jour, à ces éventails aux manches sculptés, à quels visages charmants l'écran prêtait son ombre, l'éventail son zéphyr? Et même en ce moment, dans ce livre où je les rencontre, il me semble que je les vois errantes du salon au boudoir, du bal au souper, du théâtre à l'église, et de l'église au jardin, ces femmes qui adoraient Voltaire; je les reconnais à leur voix, à leur silence, à leurs œuvres, à leur nom, à leur sourire; elles aimaient cet esprit qui représentait tous les esprits du monde: Arioste, Boccace, La Fontaine, La Fare et Chaulieu. La causerie, à Fernex, c'était le chaos, mais le chaos épicurien de la puissance et de l'esprit, de l'atticisme et du plaisir, de la légère poésie et de la prose abondante en conseils, en ironie, en traits vifs, acérés, charmants. Quelle vie et quelle animation à l'extrémité de la France, en ce coin libre où Voltaire est un dieu! L'incrédulité se mêle à l'enthousiasme et le blasphème à l'amour. Nous renversons avec fureur les vieux autels, pour adorer les dieux nouveaux avec joie. A Fernex, tel hôte de Voltaire monte en ballon pour voir de plus près les foudres, les nuages et les éclairs, qui nie effrontément l'immortalité de l'âme; tel autre qui veut maintenir les lettres de cachet déchire sans façon l'Évangile éternel. On s'amuse de mille folies, chaque folie entraînant avec elle un soutien de l'antique édifice. On attaque, on renverse, on brise, on élève. On accuse à la fois Fréron et le souverain pontife, l'Académie et les jésuites, sainte Rosalie et madame de Pompadour, Gluck et le singe à Nicolet, le génie de M. de Choiseul et le mystère de l'incarnation. C'était un plaisir, à Fernex, de comparer les nouveaux miracles aux antiques métamorphoses, Ovide à saint Paul, sainte Marie Égyptienne à mademoiselle Sophie Arnoult. Ce nouveau débarqué de Potsdam ou de la rue Saint-Honoré vous démontrait effrontément que mademoiselle Théophile était plus belle que mademoiselle Thévenin, et que, sauf votre respect, l'Ancien Testament était coulé à fond par M. le baron d'Holbach. De ce salon de Fernex, un torrent de vices, de vertus, de mensonges, de paradoxes, s'est répandu sur le monde abasourdi. Poétique et terrible maison! je t'ai vue un jour, à travers tous mes souvenirs de ce siècle des aventures et des découvertes! Tout croulait, tout s'effaçait, tout était mort. L'araignée avait filé sa toile immonde sous les poutres dorées; le ver dessinait ses losanges fantastiques sur le velours des tentures; la cheminée en marbre aventurin, où se montrent incrustés dans le poli même de la pierre les insectes et les plantes du premier déluge, se tordait sous le faix d'une immense pendule de Baillon, espèce de montagne d'or terni et de bronze écrasé, entourée de candélabres dégarnis! De ces fêtes, plus rien ne reste, et de ces audaces tout est mort. Dans le salon de Fernex, la main du temps a brouillé toutes les heures; à ce cadran funeste, parsemé de fleurettes et de minutes clémentes, l'ombre fugitive s'est fixée, et rien ne chante plus sur ce timbre muet qui s'est lassé, qui s'est brisé, qui a donné sans cesse et sans fin le signal de ces rires, de ces mépris, de ces enfantements. Ce Voltaire impatient du joug et qui n'obéissait à personne, il obéissait à ce timbre, aujourd'hui fêlé et sans écho. Salon de Fernex, qu'as-tu fait de ta gloire? Le lustre, éteint et frappé du vent extérieur, se balance à son écharpe en lambeaux. Watteau pleure au milieu de ses bergeries enrubanées. Lancret se lamente sous ses ombrages bleus et roses. Quelle bouche a donc soufflé sur ces tableaux si brillants jadis du reflet enivrant de ces beautés et de ces grâces? O misère! on dirait que le vieux Saturne a laissé sur les glaces ternies le givre insolent de sa bouche édentée, effaçant ainsi la tiède haleine de ces lèvres empourprées de la triple ivresse de l'esprit des vins, du doute et des baisers.

Plus loin, dans ce salon où l'abandon, la pluie et la solitude ont accompli leurs chefs-d'œuvre; sous ces murailles croulantes et sous ces voûtes désolées, Voltaire avait posé sa bibliothèque, et je cherche à me retrouver dans ce dédale et dans cet abîme! C'est ici qu'il venait chaque jour, ce roi de l'intelligence et ce roi de l'esprit, pour écrire, pour rêver, pour sourire, et pour parler du haut de ses Sinaïs, à son peuple de têtes couronnées, de généraux, de marquises, de duchesses, de comédiennes et d'archevêques. Là il régnait par l'injure et par l'atticisme, furieux et charmant, unissant la violence des théologiens à l'urbanité des chambellans, la verve de la place Maubert à l'atticisme de l'Académie. En même temps, c'est ici qu'il donnait rendez-vous à tout son monde et à tous les écrivains de sa famille, à d'Alembert, à Diderot, à Piron, à mademoiselle de Lespinasse, à la Religieuse, aux rêveries, à l'Émile aussi, à l'Encyclopédie en bloc, à Montesquieu, Helvétius, Grimm, et même au petit Linant. Un peu de poussière... et voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cet arsenal!—De ces lieux funèbres s'exhale je ne sais quelle senteur de cimetière et de jasmin, de jupes fripées et de vieux livres; ossements, parfums, voiles, linceuls, poëmes éteints, lyres brisées, fantômes disparus, des grincements, des hurlements, des batailles sans nom. Sur ces gradins vermoulus l'athée et le chrétien étaient aux prises, le sceptique et le croyant criaient: Aux armes! Le roi et le sujet se défiaient dans une rage implacable. Il me semble en ce moment que j'assiste à ces luttes, à ces morsures, à ces impiétés, à ces défis. C'est bien vrai, dans cette bibliothèque de Voltaire, le janséniste et le moliniste se dévorent; le philosophe et le jésuite s'entre-tuent; une guerre impitoyable est déclarée entre le péché originel et la grâce, entre la religion naturelle et la religion révélée, entre la musique italienne et la musique française, entre mademoiselle Salé et la Camargo, entre Gluck et Piccini. Avec quelle ardeur la bataille est engagée, et dans quelle ardente frénésie elle se prolonge! Ah! lutte étrange et glorieuse! A cette bataille suprême, où chaque combattant veut vaincre ou périr, se présentent avec la même ardeur toutes ces forces inégales: le génie et l'audace, la renommée et la honte, les barbares qui font à la fois de l'enthousiasme et des barbarismes, pendant que l'élégant joueur de flûte chante une douce chanson sur sa flûte délicate. Voyez! tout le monde est accepté dans ce champ clos où Voltaire lui-même a tenu la plus grande place. La lice est ouverte, et... défendez-vous, mes amis! Or, croyez-moi, vous aurez grand'peine à vous défendre contre ces gredins, la plume au poing, qui s'en vont sur les grands chemins disant: «Nous calomnions, voilà notre héritage.» Eh! vrai Dieu, ils y sont tous, tous les gens qui ont écrit sous le roi Voltaire. Il avait ouvert sa maison à tous les livres et son âme à tous les doutes. L'épicier Gallet et Collet, son confrère, coudoyaient sur ces rayons bien garnis M. de Buffon décoré de sa belle robe aux longs plis solennels. L'abbé Robbé, qui n'avait pas d'autre logis que l'écurie du prince de Soubise, était à côté de l'abbé de Voisenon; madame de Tencin heurtait madame Favart; les Contes moraux n'étaient pas loin de l'Héloïse, et le Discours sur l'inégalité des conditions masquait l'Esprit des lois. Écoutez, écoutez, quels bruits! quels concerts! quelle épouvante! Diderot éclate et tonne, Rousseau rage, la Dudeffant jase, Fréron mord, Gerbier plaide, Linguet déclame, Lesage sourit, d'Alembert enseigne, Montesquieu juge, Dorat roucoule, Thomas chante, La Chaussée pleure, Baculard beugle et mendie; un baron allemand, le baron de Grimm, fait la cour à cette pédante sans tetons et sans cœur, madame d'Épinay; mademoiselle Aïssé fait l'amour, et mademoiselle Aïssé est la plus sage. Voyez-vous cette écume, entendez-vous ce bruit frelaté? c'est l'autre Allemand, le plagiaire, le vantard, le fameux d'Holbach, cet étranger qui s'amuse à briser les autels du peuple qui lui donne un asile, et mendie à ses parasites un blasphème inédit qu'il puisse signer de son nom! Aussi bien, parmi ses invités, c'est à qui fournira à ce plagiaire impudent un gros blasphème contre un petit écu.

Cependant, le dernier Romain de ces années de tumulte et de révolte, hébété et malheureux dans cette bagarre où Pierre Corneille lui-même eût perdu la raison, Crébillon joue avec ses chiens, M. de Moncrif avec ses chats, Crébillon fils avec ses danseuses. Une espèce de paysan de haute encolure, un Normand de hasard, Marmontel, le rival heureux du maréchal de Saxe et l'indigne rival de Quinault, emprunte impudemment à celui-là ses maîtresses, à celui-ci ses poëmes; Duclos écoute et se tait; Fontenelle, un peu à l'écart de ce tumulte, se cache, écoute et vieillit doucement.

Pendant ce temps, le roi de ces tempêtes, le maître absolu de ces discours, de ces pensées, de ces résistances, de ces révoltes, celui qui commande même aux tyrans du parterre, et même aux tyrans du café Procope, le dominateur souverain des cercles, des clubs, des académies, des sociétés savantes, de l'opinion publique, d'un bout du monde à l'autre, Voltaire, il regarde, il écoute, il rit de son rire éternel, entre Charles XII et Cartouche, entre Esprit Fléchier et l'esprit de Sophie Arnoult.