Tout ce mouvement que nous indiquons à peine, cette vie et cette abondance au milieu de tous ces bruits et de tous ces esprits révoltés, M. Arsène Houssaye les produit dans son livre excellent.

Le roi de Versailles néglige Voltaire et l'évite, le roi de Berlin l'appelle et l'invoque. Il ouvre à deux battants son palais et sa cour militaire à l'écrivain qu'il admire et au philosophe qu'il honore; à cette flamme, à cette gaieté, à cette bonne humeur. Les charmants soupers que l'on faisait à Sans-Souci, comme ils gâtaient les soupers de Versailles! Comme ils effaçaient l'esprit des petits appartements! Quel bruit ils faisaient dans le monde, et comme on s'étonnait dans le monde entier de cette amitié d'un poëte et d'un roi! C'est là toute une histoire, une grande histoire, et toute nouvelle, ici, chez nous! Le philosophe Aristippe à la cour de Denys, qui était un bel esprit, mais un roi destiné à la ruine, à l'abandon, à la servitude, ne saurait se comparer à Voltaire, lorsque Voltaire remplit de son génie et de sa gaieté le palais de Berlin. Pas une parole et pas un bon mot n'échappaient aux oreilles attentives; ils avaient beau s'enfermer entre quatre murailles, le prince et ses sages, la muraille avait des oreilles et la parole avait des ailes.... Le philosophe et le roi se sont brouillés, quoi d'étrange?... Ils se sont raccommodés, quoi de plus simple? Ils se sont boudés de près, mais ils se sont aimés de loin, et longtemps, et toujours, ceci soit dit à leur double louange. En effet, M. de Voltaire, absolu comme un roi, entêté comme un dieu, irascible autant que peut l'être un simple mortel, n'était pas plus facile à vivre que le roi de Prusse, avec ses armées, ses fusils, ses canons, ses citadelles, tout l'attirail des conquérants.

J'aime aussi et beaucoup, dans le livre de M. Houssaye, sa peinture et sa description du château de Fernex: la ferme et le château, la maison, le jardin, la comédie, en un mot le vieillard à quatre-vingts ans, lorsqu'il offre à la belle madame Suard une tasse de Sèvres aux armes de madame de Pompadour; la tasse était pleine du lait de ses vaches, car il disait: «Mes vaches»; il transportait la Henriade au milieu de ses prés et de ses bois. Le brave homme, et l'aimable vieillesse! Il vieillissait dans sa gloire, et tout vieux qu'il était, tout vieux que le voilà, il se faisait volontiers le défenseur des grandes causes: il adoptait les Calas, les Sirven et cet infortuné chevalier de La Barre, un enfant plié sur la roue, tué à petits coups par le bourreau! Il était triste alors, il était furieux ce Voltaire. Il oubliait toutes choses et même sa tragédie à peine commencée; et si parfois il éprouvait le besoin d'un instant de repos, il causait avec la nièce du grand Corneille, sa fille adoptive: «Eh! ma fille, disait-il, parlons de ton grand-père et du mien.» Une autre fois, c'était l'impératrice de Russie elle-même qui tendait la main à cette gloire, en songeant qu'elle en aurait le reflet. Ainsi l'Ermitage et Fernex traitaient de puissance à puissance; on s'écrivait, on se louait l'un l'autre, et si le poëte était charmé, la souveraine était contente; en trois ou quatre lettres de son ami Voltaire, elle en apprenait beaucoup plus que tout ce qu'elle avait deviné de l'urbanité de la langue française. Elle aimait tant à plaire... et lui aussi! Elle s'entendait si bien à la parure, à l'ornement, à la coquetterie... et lui aussi! Elle allait chercher avec tant d'énergie et de grâce les douces paroles, les flatteries exquises... et lui aussi! Elle était si complétement une femme coquette... et lui aussi!

Enfin, quand cette longue vie est à son terme, quand cette immense tâche est accomplie enfin, et qu'il approche à grands pas ce jour, ce maître jour qui va couronner l'œuvre et la vie, il faut bien convenir que cet homme était mortel. Ici commence, avec l'apothéose, un chapitre éclatant et le plus beau de ce livre. Avec un grand art et une grande passion, M. Arsène Houssaye a suivi dans son dernier sentier ce grand vieillard devant qui tout Paris s'incline avec des bénédictions. A la sortie du spectacle, il se croyait délivré de tant d'honneurs, mais tout n'était pas fini. Les femmes le portèrent, pour ainsi dire, jusqu'à son carrosse. Il voulait monter, on le retint encore: «Des flambeaux! des flambeaux! Que tout le monde puisse le voir!» Enfin, monté dans son carrosse, il lui fallut donner sa main à baiser; on s'accrochait aux portières, on montait encore sur les roues, que déjà les chevaux prenaient le pas; la foule, de plus en plus ivre d'enthousiasme, faisait retentir les airs de son nom. Le peuple, qui était aussi de la fête, criait avec admiration: «Vive Voltaire! Il a été cinquante ans persécuté! vive Voltaire!» Arrivé à la porte de l'hôtel, Voltaire se retourna, tendit les bras en pleurant et s'écria d'une voix brisée: «Vous voulez donc m'étouffer sous des roses?»

Tout le reste est écrit dans ce ton plein d'émotion et d'une simplicité parfaite. Ce sont là les véritablement belles pages du livre où respire en traits vivants une profonde et poétique admiration.

Et quand Voltaire est mort, son nouvel historien le traite en roi. Que dis-je? en héros. Il appelle autour de ce Panthéon toutes les conquêtes et toutes les victoires de son roi et de son dieu: la Henriade animée de l'esprit des L'Hôpital et des Coligny; les Lettres sur les Anglais où Newton se rencontre avec Shakspeare: l'humanité proclamée, le moyen âge exécré, le peuple compté pour quelqu'un, l'innocent défendu, l'écrivain rebelle au joug, la tragédie renouvelée, la langue assouplie, et tant d'idées généreuses, tant de grandes pensées, tant de chefs-d'œuvre, tant d'amitiés illustres, tant d'esprit, tant de clarté, tant d'honneur rendu à l'espèce humaine avec ce merveilleux bon sens, ce beau sens commun dont M. Sainte-Beuve parlait si bien l'autre jour en parlant de M. de Sacy et de son livre!

Ajoutez l'inspiration; ajoutez l'intelligence; ajoutez la verve et l'esprit de Candide, une des gloires de l'esprit humain; ajoutez le conte et le récit, la grâce et la bonne humeur, la satire la plus vive et le poëme ingénieux, et vous ne serez pas étonnés, disait Gœthe, un des esprits de cette famille, le père de Méphistophélès, cousin germain de Candide; et vous ne serez pas étonnés «que Voltaire se soit assuré en Europe, sans contestation, la monarchie universelle des esprits.» Ceci est écrit....

Arrêtons-nous; il est des paroles que l'on affaiblirait en les commentant. Félicitons cependant de tout notre cœur M. Arsène Houssaye de cette popularité nouvelle à laquelle il apporte, abondamment, tous les droits de l'esprit, de l'invention, du style et du talent.

Jules Janin.