Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit.

Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez elle, éplorée et désespérée.

Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. «On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les ai-je perdues toutes les deux?

Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève.

XXXII

LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS

Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était pourtant un médecin Tant mieux, lui parut inquiet. Elle se résigna saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.

Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin, je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges là-haut.»

Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai fait mon dernier testament.—Votre dernier testament, ma tante! Pourquoi faire?—Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour toi….» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans…. C'est cela. Prends ce papier et lis-le…. C'est un billet de cinq millions cela! Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille; tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en relevant sa belle tête.—Octave! Eh bien! il viendra te demander ta main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton coeur.—Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.—Mais tu ne sais donc pas qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.—Mais, ma tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses, il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.—Tais-toi donc, ma belle! Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des femmes,—et quelles femmes!»

Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.—Mais, ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.»