C'est aussi l'histoire de la femme qui s'effraye d'abord de prendre un amant. Quand elle s'abandonne à cette pensée, elle croit encore que c'est un rêve irréalisable. Quand elle savoure par avance les voluptés de l'amour, elle ne peut pas s'imaginer qu'elle franchira jamais le Rubicon.

La minute qui précède le crime ou la chute semble l'éternité: on n'y arrivera jamais.

Georges était bien né; il appartenait à ce monde chrétien qui se résigne et qui ne se révolte pas. Il avait vécu sa première jeunesse dans toutes les soumissions aux lois de l'Évangile, ce code des codes. Le paradoxe avait hanté ses lèvres sans descendre dans son coeur; il sentait Dieu en lui. L'amour de la famille le sauvegardait, comme l'amour des lettres, car il avait trouvé dans l'histoire une seconde famille. Tous ceux que le génie a doués étaient des siens, depuis Hésiode jusqu'à Lamartine, depuis Achille jusqu'à Napoléon, depuis Apelle jusqu'à Delacroix.

Si, au temps de ses études; quand il prenait la plume pour expliquer les maîtres de toutes les langues, on lui eût dit: «Cette main-là frappera du poignard, ou versera le poison,» il se fût noblement indigné, en s'écriant: «Je me nomme Georges du Quesnoy, du nom de mon père.» Et il eût pris à témoin toutes les figures qui lui étaient sympathiques, tous ses amis d'élection dans le monde ancien et dans le monde moderne.

Ce qui l'eût indigné alors l'indigna encore, même après ses déchéances morales, quand le désoeuvrement eut couvert cette intelligence d'élite dont on pouvait tout espérer; mais l'homme avait trop abdiqué pour que la passion ne fût pas plus forte que son coeur. Il n'était plus capable que de faire un sacrifice à lui-même, l'homme périssable, au lieu de le faire à sa conscience, l'âme immortelle.

En quelques jours, Georges s'habitua donc au crime. Mais comment pratiquer le crime? S'il eût obéi à son tempérament, il eût pris le poignard, car il gardait une haine violente à cet homme qui l'avait jeté en prison, pour ce qu'il appelait un délit de droit commun; mais il choisit le poison, pour pouvoir cacher son crime à tout le monde, surtout à Valentine.

Il pensa d'abord au poison des Indiens. Il irait trouver le comte de Xaintrailles; il lui demanderait raison de ses nuits blanches à la Conciergerie, de sa fièvre de prisonnier; dans sa colère, il lui saisirait le bras et ferait pénétrer le poison dans la chair, par les angles d'une bague imbibée. Tout le monde sait que ce poison est le plus violent et le plus rapide.

Ou bien encore, il verserait dans un des breuvages du malade son fameux poison des Médicis, soit celui qui tue à l'instant même, soit celui qui tue lentement. Grâce à la femme de chambre, consciente ou inconsciente, cela n'était pas bien difficile.

Ou bien encore, il porterait à Émilie, pour tenir compagnie au comte, le cerf-volant du charnier qui donne le charbon.

Et l'aconit, ce capuchon de Vénus, avec ses jolies fleurs blanches et violettes qui vous endorment dans l'éternité!