XIX
LE CRIME
Cependant Georges n'était plus maître de sa passion ni de son désespoir. Il souffrait les mille morts de l'amour. Il ne dormait pas, il ne mangeait pas, il ne vivait pas. Il subissait tous les tourments et toutes les angoisses. Cette femme attendue si longtemps! Cette femme retrouvée et reperdue, Dieu la lui rendrait-il?
«Mais il n'y a pas de Dieu, dit-il avec colère. Il n'y a pas de Dieu, puisque le bonheur est impossible, puisque la vie est trahie à chaque pas, puisque les rêves ne sont pas des rêves, puisque notre pain quotidien est la douleur, puisqu'une heure de joie se paye par une éternité de larmes!»
Et quand Georges eut bien déclamé ces imprécations, il s'écria: «Si Dieu n'existe pas, c'est aux hommes forts à faire la justice. Pourquoi ne tuerais-je pas le comte de Xaintrailles, puisque c'est lui qui m'a volé mon bonheur?»
Il s'enhardit dans cette belle idée, en appelant à lui tous les docteurs de l'athéisme. Qu'est-ce qu'un homme inutile de plus ou de moins? César, Napoléon, ne passent pas pour des homicides, quoiqu'ils aient tué des millions d'hommes.
Ce fut en vain que son imagination—ou sa conscience—lui montrait à l'horizon la guillotine, que la chiromancienne lui avait prédite; il était décidé à tout braver, étouffant en lui toute prescience et toute divination; niant les mystères de l'inconnu, après les avoir expliqués.
«Mais comment me débarrasser de cet homme?» se demandait Georges.
On s'habitue au crime comme au poison.
A la première idée, on se révolte; la conscience ferme la porte, c'est à peine si on ose regarder le crime par la fenêtre.