—Tu ne dis pas ce que tu penses. Tu es fière comme la princesse Artaban. Si j'avais une dot sérieuse à te donner, je pourrais bien te marier à un comte ou à un baron sans le sou, mais tu sais que ta dot est bien modeste, 200,000 francs à peine; que veux-tu faire avec cela par le temps qui court?

—Eh bien, deux cent mille francs, il y a de quoi vivre deux ans.

—Comme tu y vas! Et au bout de deux ans?

—Qu'importe si ta fille est bien heureuse pendant deux ans?

—Tu es folle, je veux que tu sois heureuse toujours.»

Valentine avait bien envie de dire à son père qu'il lui serait impossible d'être heureuse sans Georges du Quesnoy. Elle n'osa pourtant point, tant elle comprit la distance qui la séparait de ce jeune homme—sans nom, sans titre et sans fortune.—M. de. Margival eût l'éloquence des chiffres. Il démontra à sa fille qu'il avait toutes les peines du monde à vivre sans faire de dettes au château de Margival, où certes on ne jetait pas l'argent par les fenêtres. Celles qui ont été élevées dans un château ne veulent pas tomber de leur piédestal de châtelaine. Or M. de Margival prouva à sa fille que, si elle ne voulait pas épouser le comte de Xaintrailles, il serait forcé de vendre son château et d'aller vivre avec elle à Soissons de la vie médiocre des fermiers et des commerçants qui ont fait une petite fortune.

Valentine aimait Georges, mais son orgueil dominait son coeur. Elle frémit à l'idée de ne plus être châtelaine de Margival, de ne plus monter à cheval, de ne plus trôner dans le grand salon, de ne plus poser à la grille du parc pour les paysans émerveillés. Son père lui fit d'ailleurs un tableau attrayant de sa vie future d'ambassadrice, car, selon lui, M. de Xaintrailles serait nommé ministre de France avant cinq ans. Quelle splendeur alors pour elle d'avoir le pas dans toutes les cours étrangères, même à la cour de France dans les jours de congé! Elle avait déjà lu des romans, elle avait jugé que celles qui sacrifient à leur coeur, font le plus souvent des sacrifices en pure perte. Voilà pourquoi elle se décida à donner sa main, les yeux fermés, à M. de Xaintrailles.

Ce fut un coup terrible pour Georges du Quesnoy. Jusque-là son amour pour Valentine était riant et lumineux comme un rayon dans la rosée. Il avait entr'ouvert la porte d'or des songes. Il avait retrouvé les clefs du Paradis perdu. Être aimé de Valentine, tout était là! Le réveil fut le désespoir. Il alla se jeter dans les bras de son frère en lui disant qu'il voulait mourir.

«Mourir, lui dit Pierre, tu souffriras, mille morts et tu ne mourras pas. Tu l'aimes donc bien?

—Si je l'aime!»