Traduire un tel ministre en jugement ne serait, en tous pays, que l’affaire d’un trait de plume. Chez Napoléon, il n’en va pas ainsi.

De retour à Paris, il se borne à destituer ce ministre pour le moins imprudent ; et encore remarquez en quels termes modérés il fait connaître sa décision : « … J’ai ôté le portefeuille à Marbois ; il m’a fait des choses qui ne peuvent se concevoir ; je le crois toujours honnête homme, mais influencé par des fripons. »

Deux ans après, l’Empereur réhabilita son ancien ministre et lui donna une preuve de la confiance qu’il avait dans sa probité en le nommant premier président de la Cour des comptes. Il le fit entrer plus tard au Sénat.

Fidèle à la règle de conduite que s’imposèrent la plupart de ceux ayant toujours bénéficié de la générosité de Napoléon, Barbé-Marbois se fit un devoir de concourir avec zèle, en 1814, à la chute de l’Empereur.

VI

Napoléon a-t-il été en toutes les circonstances, sans exception, l’homme que nous venons de mettre en évidence dans les chapitres précédents ? Nous ne voulons pas le prétendre. N’a-t-il jamais commis d’injustices ? Nous ne le croyons nullement.

La vérité est également éloignée des attaques systématiques contestant à l’Empereur tout sentiment humain, et des arguments fanatiques qui lui supposent le privilège de vertus surhumaines.

A ceux qui ont nié toute générosité, nous répondons, preuves en main : Napoléon fut généreux. Et nous ajoutons : Il était presque impossible qu’il manquât de générosité.

Un monarque, né sur les marches du trône, élevé par des courtisans, accoutumé à ce que tout désir tombé de ses lèvres devienne une réalité, ignore ce qu’est la souffrance des déshérités, comme il ignore aussi de quelle somme de labeurs, de privations et de tourments chaque homme paye sa position sociale. Celui-là, inconscient de l’étendue du mal qu’il fait, peut, sans réflexion, briser des situations péniblement acquises, et rester insensible aux prières des malheureux. Mais le souverain arrivé à la dignité suprême après être parti, adolescent, d’un foyer pauvre et attristé, n’emportant dans son cœur que le souvenir des misères de ses parents et l’espérance de leur venir en aide à travers les écueils et les privations que lui signale tendrement une mère éprouvée, celui-ci, à moins d’être une brute et un monstre, sera sensible aux amertumes, aux douleurs, aux désespoirs des autres.

Que Napoléon ait commis des injustices, qu’il en ait laissé commettre ou même qu’il en ait été commis à son insu dont il soit responsable de par sa qualité de chef, nous le reconnaissons volontiers, encore une fois. Mais n’est-ce pas là le sort de tout homme investi d’un commandement quelconque ?