Il ne nous en coûte donc pas d’avouer que Napoléon, pour qui nous réclamons les qualités et les défauts d’un être simplement humain, et qui a gouverné dans les conjonctures les plus difficiles où se soit jamais agité un pays, a pu pousser parfois la sévérité jusqu’à l’injustice ; mais il nous faut aussi reconnaître que, envers bien des personnes, sa bonté fut sans bornes.

Nous savons quelle a été constamment sa conduite avec tous les membres de sa famille. Il y a plus et il y a mieux. L’Empereur avait pour certains de ses collaborateurs de la première heure, qu’il avait élevés à de magnifiques positions, une sorte de respect moral, — commandé soit par l’opinion publique, soit par une gratitude exagérée, peut-être par les deux ensemble, — auquel il ne parvenait jamais à se soustraire, souvent au préjudice de ses intérêts personnels et même de ceux de la France.

Désobéissances successives, fautes réitérées, conspirations contre sa personne, rien n’a jamais pu le décider à réprimer, avec la rigueur qu’ils méritaient, les actes criminels de hauts fonctionnaires créés par lui. S’ils ont subi quelques moments de disgrâce, ils ont bientôt été rappelés à d’autres fonctions honorifiques, alors qu’ils auraient dû passer le reste de leur vie dans une retraite méprisée.

Ce côté curieux du caractère de Napoléon est facile à étudier dans sa bienveillance persistante vis-à-vis de Fouché et de Talleyrand, « qui n’eurent jamais de rapports ensemble, dit le prince de Metternich, excepté lorsque, tramant quelque conspiration contre l’ordre de choses établi, ils venaient à se rencontrer ».

Ils furent, l’un et l’autre, les instruments directs de la chute de l’Empire, sans avoir pour cela attendu 1814, ainsi qu’on va le voir.

On lit dans les Mémoires de Fouché : « Je dis à Napoléon que si le Corps législatif s’arrogeait le droit de représenter à lui seul le souverain, il n’y aurait d’autre parti à prendre que de le dissoudre, et que si Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés : « Mais quoi ! duc d’Otrante, me dit-il, après un moment de silence, il me semble pourtant que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l’échafaud ? — Oui, Sire, répondis-je sans hésitation, et c’est le premier service que j’ai eu le bonheur de rendre à Votre Majesté… »

Jamais, pensons-nous, le cynisme politique n’a été poussé plus haut ; jamais, non plus, la duplicité effrontée, la conspiration latente, la trahison continuelle ne furent mieux personnifiées que par l’homme dont le duc de Vicence a dit : « Fouché fut une des grandes fautes de Napoléon. »

Nous trouverons, dès 1800, Fouché, ministre de la police, à la tête du parti qui attendait l’échec de Bonaparte à Marengo, « pour tirer la République de la griffe du Corse qui la met en péril ».

« En 1804, affirme Bourienne, les appuis secrets donnés aux conspirateurs par la police de Fouché ne m’ont jamais paru douteux. »

Selon Fauche-Borel, c’est Fouché qui, malgré les apparences contraires, a sauvé et sauve encore les vrais amis du Roi.