Ces griefs sont au nombre de trois : l’exécution à Vincennes du duc d’Enghien, le bannissement de Moreau et l’exil de Mme de Staël.

Le duc d’Enghien fut enlevé de vive force à Ettenheim (grand-duché de Bade) le 15 mars 1804, conduit à Vincennes le 20 mars, jugé par une commission militaire composée d’un général, de cinq colonels et d’un major de gendarmerie, condamné à mort à l’unanimité et fusillé dans les fossés de la forteresse.

Personne ne saurait, croyons-nous, dans le calme de la réflexion, approuver l’enlèvement d’un ennemi en territoire étranger. Il semble que la conscience se révolte davantage quand le prisonnier, une fois jugé, a encouru la peine de mort.

Un acte de ce genre rentre dans la catégorie des crimes dits politiques, pour lesquels l’histoire de tous les gouvernements a des atténuations particulières, résumées sous le nom de raison d’État. Les monarchies ne manquent pas de précédents de cette nature. Sans parler des meurtres princiers du règne de Charles VI, des égorgements du règne de Charles IX et de l’assassinat du duc de Guise, on peut y ranger la fin tragique du tsar Paul Ier, et il faut se hâter d’ajouter que les républiques n’ont pas été exemptes d’actes similaires. Sans omettre les dragonnades, ni oublier la terreur blanche, l’immolation des innombrables victimes de la Révolution, et de nos jours, le massacre des otages de la Commune, ainsi que les exécutions sommaires de la répression sont autant d’iniquités qu’on s’efforce d’excuser en invoquant les nécessités politiques. En ces forfaits, qu’on retrouve surtout au seuil de la plupart des régimes nouveaux, la seule différence appréciable entre les monarchies et les républiques paraît être, sauf dans les luttes de religion, que les premières procèdent presque toujours par unités, tandis que les autres agissent généralement sur des groupes.

L’arrestation et l’exécution du duc d’Enghien constituent donc ce que l’on appelle un crime politique. Pas plus que les autres crimes, il ne pourra jamais être absous, mais la question est de savoir si celui qui en est coupable a agi sous la pression de conjonctures impérieuses et urgentes.

Il serait superflu de recommencer, pour la centième fois, la discussion des responsabilités incombant à chacun des acteurs de ce drame, puisque Napoléon a pris pour lui seul la charge tout entière et, même dans son testament, a déclaré que, sous l’empire de circonstances analogues, il agirait encore pareillement.

Pour bien juger la conduite de Napoléon en cette occasion, il faut se rendre compte de l’état des esprits en 1804. A douze ans de guerres ininterrompues, et par conséquent de désolation dans les familles, avait succédé une paix dont on espérait jouir longtemps.

Les horreurs du terrorisme et des insurrections intestines, les misères d’une nation acculée à la banqueroute, avaient fait place à une ère de calme inespéré où l’on pouvait vivre sans appréhension, assuré du respect des personnes et des propriétés, à la renaissance enfin de la prospérité publique. Les Français étaient prêts à tout pour assurer le maintien de Napoléon au pouvoir, car on voyait en lui la garantie de cette vie heureuse et nouvelle.

Lui seul, par le prestige de ses victoires, par la sagacité politique dont il venait de faire preuve dans la reconstruction sociale de la patrie, pouvait maîtriser les partis encore haletants, après les longues luttes de la Révolution. Tout complot, qu’il fût jacobin ou royaliste, inspirait à la France les mêmes appréhensions.

Vraie ou fausse, l’opinion de la France confondait ensemble l’existence de Bonaparte et celle du pays. On ne fera pas un crime au Premier Consul d’avoir partagé cette opinion générale, si flatteuse pour lui.