Ce n’est ni un accès de coquetterie ni l’amour d’un vain luxe qui lui font solliciter du drap neuf, car, dit le baron Fain, « l’uniforme de général de brigade dont il est encore revêtu a vu le feu plus d’une fois et se ressent de la fatigue des bivouacs. La broderie du grade s’y trouve représentée dans toute la simplicité militaire par un galon de soie qu’on appelle système ».
Pour obtenir quelque chose de Barras, il fallait d’abord faire sa cour à Mme Tallien. La position critique de Napoléon l’engagea, en dépit de son accoutrement peu brillant, à se rendre chez la déesse du jour. « Ce fut quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez Mme Tallien. Il était peut-être de tous ceux qui composaient son salon le moins en évidence et le moins favorisé de la fortune… Souvent, au milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de petits comités où l’on oubliait, dans des entretiens frivoles, les graves intérêts dont on était trop souvent occupé. Bonaparte s’y mêlait rarement ; mais, lorsqu’il y prenait part, c’était avec une sorte d’abandon ; il montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies. Un soir, il prit le ton et les manières d’un diseur de bonne aventure, s’empara de la main de Mme Tallien et débita mille folies. »
Quel tableau piquant, bien digne de tenter un peintre de genre ! Le futur conquérant de l’Europe, chétif et mince, la figure creuse et pâle, un vrai parchemin, c’est lui qui l’a dit, de longs cheveux des deux côtés du front, le reste de la chevelure sans poudre, rattachée en queue par derrière, vêtu d’un uniforme râpé, lisant dans la main de celle qu’on appelait la belle Notre-Dame de Thermidor, alors dans tout l’éclat de sa beauté.
Quel contraste entre cette femme radieuse, exubérante de bonheur, reine de la vie facile, et cet officier malingre, dissimulant mal sa misère et son irritation contre les ironies du sort ! Demandez-vous aussi quelles pensées doivent agiter, au moment où il dit la bonne aventure pour gagner un appui, quelles pensées agitent l’esprit d’un jeune général n’ayant d’autre culte que la gloire.
Dans un coin de ce tableau, voyez un groupe de jeunes femmes, considérant la scène. Elles rient des prophéties improvisées par Bonaparte, et de sa piteuse attitude. Remarquez cette brune, à la beauté langoureuse, pleine d’abandon et de nonchalance : c’est la veuve Beauharnais… Dans cinq mois, elle sera la femme de l’augure actuel ; dans trois ans, elle sera quasi souveraine de la France, et, quelque temps après, le Pape viendra, à Paris, la couronner impératrice des Français !
Voilà ce que Bonaparte, malgré toute sa pénétration, ne pouvait lire dans la main de Mme Tallien, et ce qui aurait encore bien plus amusé son auditoire, s’il l’avait pu prédire.
XVI
Pendant ce temps, une insurrection couvait dans Paris.
La Convention avait promulgué les articles additionnels à la Constitution de l’an III, par lesquels les deux conseils, les Cinq-Cents et les Anciens, devaient se recruter pour deux tiers dans son sein ; un seul tiers était réservé à l’élection du peuple. Cette restriction fut le prétexte des agitateurs soutenus par les royalistes. Les sections réunies menaçaient de marcher sur la Convention, et de la dissoudre.
Le 12 vendémiaire, le général Menou, commandant en chef de l’armée de Paris, ne réussit pas à disperser l’émeute. Au contraire, il parlementa avec elle, et, après une sorte de capitulation, l’armée se retira pendant que les sections conservaient leurs positions.