De la tribune le nom du général Bonaparte passe dans les journaux, et sort, dès ce moment, de l’obscurité qui l’avait enveloppé.

Le 26 octobre suivant, il est nommé définitivement général en chef de l’armée de l’intérieur et s’installe au quartier général de la rue des Capucines. Il a le général Duvigneau pour chef d’état-major ; ses aides de camp sont Junot, Lemarois, auxquels sont adjoints, quelques jours plus tard, Marmont et Louis. Comme son oncle Fesch, à qui il réserve l’emploi de secrétaire, n’est pas encore arrivé, il se sert du secrétaire des représentants chargés de la direction des forces armées. Le même secrétaire, Fain, transporté à Saint-Cloud avec la minorité du Directoire, écrira les premiers ordres de Bonaparte Premier Consul, et, par suite d’une fatalité singulière, après un intervalle de quatorze ans, Fain se trouvera encore à Fontainebleau près de l’Empereur pour copier ses derniers ordres et son abdication !

XVII

Une fois installé au quartier général, Napoléon était devenu un personnage important. La pauvreté des jours précédents avait fait place à un état de maison luxueux. Plus de bottes crottées, il ne sortait qu’en superbe équipage.

Cette fortune inespérée, cette fortune instantanée, pour ainsi dire, qui d’un jeune homme de vingt-six ans, tout à l’heure général révoqué, fait maintenant l’un des premiers personnages de la France, a-t-elle du moins influé sur son caractère ou sur ses affections ? Lisez ses lettres, écoutez les récits des contemporains : son premier soin est d’intercéder pour Menou, son prédécesseur, qu’il fait acquitter. Il procède au désarmement des sections, et tout ce qui est rigueur dans ses ordres cesse de l’être dans l’exécution, dit le baron Fain, confirmé par de Ségur.

Dès le 14 au soir, il accourt chez M. Permon, dont la maladie s’était encore aggravée, et, dit la duchesse d’Abrantès, « il fut admirablement bien pour ma mère dans ces moments de douleur ».

Et avec sa famille, quelle expansion ! quelle joie à faire partager ! quelle sollicitude fraternelle et amicale ! Voyez d’abord la modestie avec laquelle il annonce les événements.

Dans la nuit du 13 au 14 vendémiaire (5 au 6 octobre), il écrit à Joseph :

« Enfin, tout est terminé, mon premier mouvement est de penser à te donner de mes nouvelles. La Convention a ordonné de désarmer la section Lepelletier, elle a repoussé les troupes… La Convention a nommé Barras pour commander la force armée ; les comités m’ont nommé pour la commander en second. Nous avons disposé nos troupes, les ennemis sont venus nous attaquer aux Tuileries… Nous avons désarmé les sections, et tout est calme. Comme à mon ordinaire, je ne suis nullement blessé.

« P.-S. — Le bonheur est pour moi ; ma cour à Eugénie et à Julie. »