Le lendemain :

« … Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie, que mon cœur puisse s’ouvrir à d’autres qu’à toi ; il t’appartient par droit de conquête, et cette conquête sera solide et éternelle. Je ne sais pourquoi tu me parles de madame Te… dont je me soucie fort peu, ainsi que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu’il te fâche que j’ouvre, celle-ci sera la dernière ; ta lettre n’était pas arrivée…

« Voyage à petites journées et pendant le frais afin de ne pas te fatiguer… je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible. »

Mettez en regard de ces lettres celles que Bonaparte écrivait à Joséphine, au cours des fiançailles, quand il disait : « Ne me donne pas de baisers, car ils brûlent mon sang. » N’est-ce pas toujours le même homme, se donnant sans restriction ?

Aujourd’hui qu’il n’a plus besoin de personne pour réussir, qu’il est le chef acclamé de l’armée et des peuples d’Italie, y a-t-il une différence, au moral, entre le fiancé intéressé que l’on a dit, et le mari exempt de calculs que l’on voit ? S’il y en a une, elle est tout à l’avantage de Bonaparte, car le mari, éperdument amoureux, tient plus que le fiancé n’a promis ; il tient même trop, au gré de Joséphine qui oppose une réserve glaciale aux démonstrations ardentes de Napoléon.

Ainsi que cela se passe chez les amants violemment épris, tout est pour lui sujet à inquiétudes. Serait-elle jalouse ? Il la rassure. Aurait-il manqué d’égards envers la bien-aimée ? Il promet de ne plus ouvrir ses lettres. N’aurait-il pas assez de soins pour elle ? Il prodigue ses prévenances et son empressement. Et cette crainte de ne pas la voir arriver ? Avec quelles précautions il précise les plus petits détails, afin d’éviter un retard quelconque.

Sa pensée tourmentée se fait lyrique ou soumise pour arriver à son unique but : plaire à sa femme !

III

Joséphine, au palais Serbelloni, avait retrouvé une partie des plaisirs frivoles abandonnés avec tant de regret à Paris. Il s’était formé autour d’elle une cour de jeunes et brillants officiers dont les compliments flattaient sa coquetterie. C’est dans ce milieu, où elle se livrait aux amusements de son goût, que venaient l’importuner les prières de son mari.

Après avoir encore prétexté des malaises et même des maladies, il lui fallut cependant céder et rejoindre Bonaparte.