Le lendemain, il fait la recommandation qui, pour lui, prime tout : « Mais, dit-il, ne laissez jamais tomber l’Impératrice et le roi de Rome entre les mains de l’ennemi. » Et, envisageant toutes les éventualités qui peuvent se produire, il s’écrie : « Quant à mon opinion, je préférerais qu’on égorgeât mon fils plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne, comme prince autrichien, et j’ai assez bonne opinion de l’Impératrice pour aussi être persuadé qu’elle est de cet avis, autant qu’une femme et une mère peuvent l’être. »
Si l’on parle à Napoléon, perdu sans rémission, de faire intercéder sa femme près de l’empereur d’Autriche, il se révolte, mais bien moins par sentiment d’orgueil que dans la crainte que cette attitude de Marie-Louise ne nuise au repos de son ménage ; écoutez plutôt l’expression de son mécontentement : « J’ai vu avec peine que vous avez parlé des Bourbons à ma femme. Cela la gâterait et nous brouillerait…; évitez les discours qui la feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père… D’ailleurs, tout cela ne peut que troubler son repos et gâter son excellent caractère… »
Ici, dans cette détresse extrême, comme aux plus beaux jours des succès, Napoléon place avant toutes choses sa dignité personnelle dans son foyer domestique.
Après avoir épuisé les merveilleuses ressources d’une science militaire qui chaque jour frappait ses ennemis de stupeur, écrasé sous des forces vingt fois supérieures aux siennes, l’Empereur trahi, abandonné par ses compagnons d’armes, dut se résigner à signer l’acte d’abdication de Fontainebleau.
La pensée de sa femme et de son enfant, un moment voilée dans son esprit par les tortures horribles que lui infligent ses ennemis et ses amis, vient l’aider à supporter les dernières humiliations ; il accepte de se rendre à l’île d’Elbe, en disant à son confident : « A l’île d’Elbe, je puis encore être heureux avec ma femme et mon fils. »
Après ses adieux à la garde, qui sont restés légendaires, il écrit à l’Impératrice : « Ma bonne amie, je pars pour coucher à Briare. Je partirai demain matin pour ne plus m’arrêter qu’à Saint-Tropez… J’espère que ta santé te soutiendra et que tu pourras venir me rejoindre…
« Adieu, ma bonne Louise. Tu peux toujours compter sur le courage, le calme et l’amitié de ton époux. »
A l’île d’Elbe, étonné, inquiet du silence de Marie-Louise, loin de soupçonner sa femme d’une trahison, il la croit prisonnière. Tout est mis en œuvre par Napoléon afin d’avoir des nouvelles de sa femme. Le 20 août, il écrit au général Bertrand : « … Donnez les instructions suivantes au capitaine de la garde qui part sur le brick. Il saisira toutes les occasions pour écrire à Meneval et à Mme Brignole pour donner de mes nouvelles, dire que Madame Mère est ici et que j’attends l’Impératrice dans le courant de septembre. » Dix jours après, même mission est donnée au capitaine Hureau dont la femme est près de l’Impératrice.
Par contre, les quelques efforts faits par Marie-Louise pour correspondre avec son mari dans les premiers jours de leur séparation ne furent pas bien énergiques ; ils n’allaient pas jusqu’à contrarier, si peu que ce fût, les idées de son père, l’empereur d’Autriche ; il convient d’ajouter, afin de rendre son indifférence plus compréhensible, que dès le 17 juillet 1814 l’influence du comte Neipperg commençait à agir sur elle.
En octobre, Napoléon, ne sachant plus à qui s’adresser pour avoir des nouvelles, écrit au grand-duc de Toscane, oncle de l’Impératrice et le supplie de vouloir bien servir d’intermédiaire pour sa correspondance avec Marie-Louise.