«Mais, Monsieur, qui me répondra de vous? Est-ce que personne ne vous connaît? Connaissez-vous quelqu'un à Besançon? — Non, personne; mon dessein, était d'aller à Vesoul, d'où j'aurais eu des lettres; mais j'ai changé de route à cause de ces tumultes. — Monsieur, je ne vous connais pas, et si vous êtes inconnu à Besançon, vous ne pouvez avoir de passeport. — Mais voici mes lettres; j'en ai plusieurs d'autres villes de France; il y en a même d'adressées à Vesoul et à Arbois: ouvrez-les et lisez-les, et vous trouverez que je ne suis pas inconnu ailleurs, bien que je le sois à Besançon. — N'importe, je ne vous connais pas; il n'y a personne ici qui vous connaisse, ainsi vous n'aurez point de passeport. — Je vous dis, Monsieur, que ces lettres vous expliqueront… — Il me faut des gens, et non pas des lettres, pour m'expliquer qui vous êtes; ces lettres ne me valent rien. — Cette façon d'agir me paraît assez singulière; apparemment que vous la croyez très honnête; pour moi, Monsieur, j'en pense bien autrement. — Eh! Monsieur, je ne me soucie de ce que vous en pensez. — En vérité voici ce qui s'appelle avoir des manières gracieuses envers un étranger; c'est la première fois que j'ai eu affaire avec ces messieurs du tiers état, et vous m'avouerez qu'il n'y a rien ici qui puisse me donner une haute idée du caractère de ces messieurs-là. — Monsieur, cela m'est fort égal. — Je donnerai, à mon retour en Angleterre, le détail de mon voyage au public, et assurément, Monsieur, je n'oublierai pas d'enregistrer ce trait de votre politesse, il vous fait tant d'honneur et à ceux pour qui vous agissez! — Monsieur, je regarde tout cela avec la dernière indifférence.»

Le ton de mon interlocuteur était encore plus insolent que ses paroles; il feuilletait ses paperasses de l'air véritablement d'un commis de bureau. Ces passeports sont des choses nouvelles d'hommes nouveaux, avec un pouvoir tout neuf; cela montre qu'ils ne portent pas trop modestement leurs nouveaux honneurs. Ainsi il m'est impossible, sans donner de la tête contre le mur, de voir Salins ou Arbois, où M. de Broussonnet m'a adressé une lettre; mais il me faut courir la chance et gagner aussi vite que possible Dijon, où le président de Virly me connaît pour avoir passé quelques jours à Bradfield, à moins qu'en sa qualité de président et de noble le tiers état ne l'ait déjà assommé. Ce soir au spectacle: misérables acteurs; le théâtre, construit assez récemment, est lourd; le cintre, qui sépare la scène de la salle, ressemble à l'entrée d'une caverne, et la ligne de l'amphithéâtre rappelle les contorsions d'une anguille blessée; l'air et les manières des gens ici ne me reviennent pas du tout, et je voudrais voir Besançon englouti par un tremblement de terre plutôt que de consentir à y vivre. La musique, les hurlements et les grincements de l'Épreuve villageoise de Grétry, pièce détestable, n'eurent pas le pouvoir de me remettre de bonne humeur. Je ne prendrai pas congé de la ville de Besançon, dans laquelle je désire bien ne plus jamais remettre les pieds, sans dire qu'il y a une belle promenade, et que M. Artaud, l'arpenteur, auquel je m'adressai pour avoir des informations, sans avoir pour lui de lettre de recommandation, s'est montré très franc et très poli à mon égard. Il m'a donné tout sujet d'être satisfait par ses réponses à mes questions.

Le 29. — Jusqu'à Orechamp (Orchamps), le pays est sévère, plein de beaux bois et de rochers; cependant il ne plaît pas; il en est comme de ces gens dont les qualités sont estimables, mais que cependant nous ne saurions aimer. Pauvre culture aussi. Au sortir de Saint-Vété (Saint-Wit), riant paysage, formé par la rivière qui revient sur ses pas à travers la vallée qu'animent un village et quelques maisons éparses çà et là: la plus jolie vue que j'aie rencontrée en Franche-Comté. — 23 milles.

Le 30. — Le maire de Dôle est de même étoffe que le notaire de Besançon; il n'a pas voulu me délivrer de passeport; mais comme son refus n'était pas accompagné des airs importants de l'autre, je le laisse passer. Pour éviter les sentinelles, je fis le tour de la ville.

Auxonne. — Traversé la Saône, belle rivière bordée de prairies d'une admirable verdure; il y a des pâturages communaux pour un nombre immense de bétail; les meules de foin sont sous l'eau. Beau pays jusqu'à Dijon, quoique le bois y fasse défaut. On m'a demandé mon passeport à la porte; sur ma réponse, deux mousquetaires bourgeois m'ont conduit à l'Hôtel de ville, où j'ai été interrogé: comme on a vu que j'avais des connaissances à Dijon, il me fut permis d'aller chercher un hôtel. Je joue de malheur: M. de Virly, sur qui je comptais le plus en cette ville, est à Bourbonne-les- Bains, et M. de Morveau, le célèbre chimiste, que je croyais avoir des lettres pour moi, n'en a aucune, et quoiqu'il m'ait reçu fort convenablement quand je me donnai comme son collègue à la Société royale de Londres, je me sentis très mal à mon aise: il m'a cependant prié de revenir demain matin. On me dit que l'intendant d'ici s'est sauvé, et que le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, est passé en Allemagne; on assure positivement, et sans façon, que tous deux seraient pendus s'ils revenaient; de telles idées n'indiquent pas une grande autorité de la garde bourgeoise, instituée pour arrêter les excès. Elle est trop faible pour maintenir l'ordre. La licence et l'esprit de déprédation, dont on parlait tant en Franche-Comté, se sont montrés ici, mais non pas de la même façon. Il y a à présent, dans cet hôtel (la Ville de Lyon), un monsieur, noble pour son malheur, sa femme, ses parents, trois domestiques et un enfant de quelques mois à peine, qui se sont échappés la nuit presque nus de leur château en flammes; ils ont tout perdu, excepté la terre. Cependant ces malheureux étaient estimés de leurs voisins; leur bonté aurait dû leur gagner l'amour des pauvres, dont le ressentiment n'était motivé par rien. Ces abominations gratuites attireront la haine contre la cause qui les a suscitées: on pouvait bien reconstituer le royaume sans recourir à cette régénération par le fer et le feu, le pillage et l'effusion du sang. Trois cents bourgeois montent la garde tous les jours à Dijon: ils sont armés par la ville, mais non payés par elle; ils ont aussi six pièces de canon. La noblesse a cherché son seul refuge parmi eux; aussi, plusieurs croix de Saint-Louis brillent dans les rangs. Le Palais des États est un vaste et superbe édifice, mais il ne frappe pas en proportion de sa masse et de ce qu'il a coûté. Les armes des Condé prédominent et le salon est appelé la salle à manger du Prince. Un artiste de Dijon y a peint un plafond et un tableau de la bataille de Senef; il a choisi le moment où le grand Condé est jeté à bas de son cheval; les deux ouvrages sont d'une bonne exécution. Tombe du duc de Bourgogne, 1404. — Tableau de Rubens à la Chartreuse. On vante la maison de M. de Montigny, mais on refuse de la laisser voir, parce que sa soeur y habite maintenant. En somme, Dijon est une belle ville; les rues, quoique anciennes, sont larges, très bien pavées, et, ce qui n'est pas commun en France, garnies de trottoirs. — 28 milles.

Le 31. — Rendu visite à M. de Morveau, qui, fort heureusement, a reçu ce matin, de M. de Virly, une lettre de recommandation pour moi avec quatre lettres de M. de Broussonnet; mais M. Vaudrey, de Dijon, auquel l'une d'elles est adressée, se trouve absent. Nous eûmes une conversation sur ce sujet si intéressant pour tous les physiciens, le phlogistique. M. de Morveau combat vivement son existence; il regarde la dernière publication du docteur Priestley comme fort en dehors de la question, et me déclare qu'il tient cette controverse pour aussi décidée que celle de la liberté en France. Il me montra une partie de son article: Air pour la Nouvelle Encyclopédie, qui va se publier bientôt; il pense y avoir établi au delà de toute discussion la doctrine des chimistes français sur sa non-existence. Il me pria de revenir le soir pour me présenter à une dame aussi instruite qu'aimable, et m'invita à dîner pour le lendemain. Après l'avoir quitté, je me mis à courir les cafés; mais croirait-on que dans cette capitale de la Bourgogne, je n'en trouvai qu'un où je puisse lire le journal! C'était sur la place, dans une maison de chétive apparence, où je dus l'attendre pendant une heure. Partout on est désireux de savoir les nouvelles, sans qu'il y ait moyen de satisfaire sa curiosité; on se fera une idée de l'ignorance où l'on vit de ce qui se passe par le fait suivant. Personne, à Dijon, n'avait entendu parler du sac de l'Hôtel de ville de Strasbourg; quand je me mis à en parler, on fit cercle autour de moi; on n'en savait pas un mot; cependant voilà neuf jours que c'est arrivé; y en eût- il eu dix-neuf, je doute qu'on eût été mieux renseigné. Si les nouvelles véritables sont longues à se répandre, en revanche on est prompt à savoir ce qui n'est pas arrivé. Le bruit en vogue à présent, et qui obtient crédit est que la reine a été convaincue d'un complot pour empoisonner le roi et Monsieur, donner la régence au comte d'Artois, mettre le feu à Paris et faire sauter le Palais-Royal par une mine! Pourquoi les différents partis des états n'ont-ils pas des journaux, expression de leurs sentiments et de leurs opinions, afin que chacun connaisse, ainsi les faits à l'appui de son opinion et les conséquences que de grands esprits en ont tirées. On a conseillé au roi bien des mesures contre les états, mais aucun de ses ministres ne lui a parlé de l'établissement des journaux et de leur prompte circulation, pour éclairer le peuple sur les points faussement présentés par ses ennemis. Quand de nombreuses feuilles paraissent opposées les unes aux autres, le peuple cherche à y démêler la vérité, et cette recherche seule l'éclaire; il s'instruit et ne se laisse plus tromper si aisément. — Rien que trois convives à table d'hôte, moi et deux gentilshommes, chassés de leurs domaines, à en juger par leur conversation; mais ils ne parlent pas d'incendie. Leur description de cette partie de la province d'où ils arrivent, entre Langres et Gray, est effrayante: il y a eu peu de châteaux brûlés, mais trois sur cinq ont été pillés, et leurs, propriétaires sont heureux de s'enfuir du pays la vie sauve. L'un d'eux, homme très judicieux et bien renseigné, croit que les rangs et les privilèges sont abolis de fait en France, et que les membres de l'Assemblée ayant eux-mêmes peu ou point de propriétés foncières, les attaqueront et procéderont à un partage égal. Le peuple s'y attend; mais, que cela soit ou non, il considère la France comme absolument ruinée. «Vous allez trop loin, répliquai- je, la destruction des rangs n'implique pas la ruine. — J'appelle ruine, me dit-il, une guerre civile générale ou le démembrement du royaume; selon moi, les deux sont inévitables; peut-être pas pour cette année, mais pour l'autre ou celle d'après. Quelque gouvernement que ce soit, fondé sur l'état actuel des choses en France, ne pourra résister à des secousses un peu vives; une guerre heureuse ou malheureuse l'anéantira.» Il parlait avec une profonde connaissance de l'histoire et tirait ses conclusions politiques de façon très rigoureuse. J'ai rencontré peu d'hommes comme lui à table d'hôte. — On peut croire que je n'oubliai pas le rendez-vous de M. de Morveau. Il m'avait tenu parole; madame Picardet est à sa place au salon comme dans le cabinet d'étude; femme d'une simplicité charmante, elle a traduit Scheele de l'allemand et une partie des ouvrages de M. Kirwan de l'anglais; c'est un trésor pour M. de Morveau, car elle peut soutenir sa conversation sur des sujets de chimie aussi bien que sur d'autres, soit agréables, soit instructifs. Je les accompagnai à leur promenade du soir. Madame Picardet me dit que son frère, M. de Poule, était un grand fermier, qu'il avait semé beaucoup de sainfoin, dont il se servait pour l'engraissement des boeufs; elle m'exprima ses regrets de ce qu'il fût trop occupé des affaires de la municipalité pour pouvoir m'accompagner à sa ferme.

1er août. — Dîné avec M. de Morveau, M. le professeur Chaussée et M. Picardet. Ç'a été un beau jour pour moi. La grande et juste réputation qu'a M. de Morveau d'être non seulement le premier chimiste de France, mais aussi l'un des plus célèbres dont l'Europe se fait honneur, suffisait à me faire désirer sa compagnie; mais je goûtais encore le charme de trouver en lui un homme sans affectation, libre de ces airs de supériorité trop communs chez les personnes de renom, et de cette réserve qui voile aussi bien leurs talents que les faiblesses qu'ils veulent cacher. M. de Morveau est un homme affable, enjoué, éloquent, qui, dans tous les rangs de la société, se serait fait rechercher pour l'agrément de son commerce. Dans ce moment même, avec la révolution en marche, sa conversation roulait presque entièrement sur la chimie. Je le pressai, comme je l'avais déjà fait pour le docteur Priestley et M. Lavoisier, de diriger un peu plus ses recherches vers l'application de sa science à l'agriculture, lui représentant qu'il y avait là un magnifique champ d'expériences, où les découvertes ne lui manqueraient pas. Il en convint, en ajoutant qu'il n'avait pas le temps de suivre cette carrière. On voit, par son entretien, que ses vues se dirigent toutes sur l'absurdité du phlogistique, sauf quelques travaux pour l'établissement d'une nomenclature. Tandis que nous étions à dîner, on lui apporta une épreuve de la Nouvelle Encyclopédie, dont la partie chimique est imprimée à Dijon, pour sa convenance. Je pris la liberté de lui dire qu'un homme capable de concevoir une série d'expériences décisives sur les questions scientifiques, et d'en tirer les conclusions utiles, devrait être entièrement voué à ces travaux et à leur publication, et que, si j'étais roi de France, je voudrais que cette occupation fût pour lui si fructueuse, qu'il n'en cherchât pas d'autre. Il se mit à rire et me demanda, puisque j'étais si amateur de manipulations, si hostile aux écrits, ce que je pensais de mon ami le docteur Priestley? En même temps, il expliqua aux deux autres convives combien ce grand physicien avait d'ardeur pour la métaphysique et la théologie militante. Il y aurait eu cent personnes à table, que ce sentiment eût été unanime. M. de Morveau parla toutefois avec une grande estime du talent de mon ami pour la partie, expérimentale: qui ferait autrement en Europe? Je réfléchis ensuite sur les occupations qui empêchaient M. de Morveau d'appliquer la chimie et l'agriculture; il trouve bien cependant du temps pour écrire dans le volumineux recueil de Panckoucke.

Je pose en principe que personne ne peut acquérir une renommée durable dans les sciences naturelles autrement que par les expériences, et qu'ordinairement plus un homme manipule et moins il écrit, mieux cela vaut; ou, pour mieux dire, plus sa renommée sera de bon aloi; ce que l'on gagne à écrire a ruiné bien des savants (ceux qui connaissent M. de Morveau sauront bien que ceci ne le regarde pas; sa position dans le monde le met hors de cause). L'habitude d'ordonner et de condenser les matières, de disposer les faits de façon à faire ressortir rigoureusement les conclusions qu'ils sont destinés à établir, est contraire aux règles ordinaires de la compilation. Il y a par tous pays des compilateurs très capables et très dignes de considération, mais les expérimentateurs de génie devraient se placer dans une autre classe. Si j'étais souverain, ayant, par conséquent, le pouvoir de récompenser le mérite, du moment où je saurais un homme de génie engagé dans une telle entreprise, je lui offrirais le double de ce qui aurait été convenu avec l'éditeur pour le détourner et le remettre dans une voie où il ne trouve pas de rivaux. Quelques personnes trouveront cette opinion fantasque de la part d'un homme qui, comme je l'ai fait, a publié tant de livres; mais elle passera pour naturelle, au moins dans cet ouvrage dont je n'attends aucun profit et dans lequel, par conséquent, il y a beaucoup plus de motifs pour être concis que pour s'étendre en dissertations.

La description du laboratoire de ce grand chimiste montrera qu'il ne reste pas inactif; il y a consacré deux vastes salles admirablement garnies de tout le nécessaire. On y trouve six ou sept fourneaux divers, parmi lesquels celui de Macquer est le plus puissant, des appareils si compliqués et si variés, que je n'en ai vu nulle part de semblable; enfin une collection d'échantillons pris dans les trois règnes de la nature, qui lui donne un air tout à fait pratique. De petits bureaux avec ce qu'il faut pour écrire sont épars çà et là, comme dans la bibliothèque, c'est d'une commodité très grande. Il suit maintenant une série d'expériences eudiométriques, principalement à l'aide des instruments de Fontana et de Volta. À son avis, ces expériences méritent toute confiance. Il garde son air nitreux dans des bouteilles fermées de bouchons ordinaires, ayant soin seulement de les renverser, et l'air résultant est toujours le même, pourvu qu'on se serve des mêmes matériaux. L'expérience qu'il fit devant nous pour déterminer la proportion d'air vital d'une partie de l'atmosphère est très simple et très élégante. On met un morceau de phosphore dans une cornue de verre, dont l'ouverture est bouchée par de l'eau ou du mercure; puis on l'allume au moyen d'une bougie; la diminution du volume occupé, par l'air indique combien il renfermait d'air vital selon la doctrine antiphlogistique. Une fois éteint, le phosphore bout, mais ne s'enflamme plus. M. de Morveau a des balances faites à Paris, qui, chargées de 3 000 grains, accusaient une différence de poids de 1/20e de grain, une pompe à air à cylindres de verre dont l'un a été cassé et réparé, un système de lentilles ardentes selon le comte de Buffon, un vase à absorption, un appareil respiratoire avec de l'air vital dans un vase et de l'eau de chaux dans l'autre, enfin une foule d'instruments nouveaux très ingénieux pour faciliter les recherches sur l'air selon les récentes théories. Ils sont si nombreux et en même temps si bien adaptés à leur fin, que cette sorte d'invention semble être la partie principale du mérite de M. de Morveau. Je voudrais qu'il suivît l'exemple du docteur Priestley, qu'il publiât les figures de ses appareils, cela n'ajouterait pas peu à son immense réputation si justement méritée, et aurait aussi cet avantage d'engager d'autres expérimentateurs dans la carrière qu'il a entreprise. Il eut la bonté de m'accompagner dans l'après-midi à l'Académie des sciences; la réunion se tenait dans un grand salon, orné des bustes des hommes célèbres de Dijon: Bossuet, Fevret, de Brosses, de Crébillon, Piron, Bouhier, Rameau, et enfin Buffon. Quelque voyageur trouvera sans doute dans l'avenir qu'on y aura joint celui d'un autre homme qui ne le cède à aucun des précédents, le savant par qui j'avais l'honneur d'être présenté, M. de Morveau. Dans la soirée nous allâmes de nouveau chez madame Picardet, qui nous emmena à la promenade. Je fus charmé d'entendre M. de Morveau remarquer, à propos des derniers troubles, que les excès des paysans venaient de leur manque de lumières. À Dijon, on avait recommandé publiquement aux curés de mêler à leurs sermons de courtes explications politiques, mais ce fut en vain; pas un ne voulut sortir de sa routine. Que l'on me permette une question: Est-ce qu'un journal n'éclairerait pas plus le peuple que vingt curés? Je demandai à M. de Morveau si les châteaux avaient été pillés par les paysans seuls, ou par ces bandes de brigands que l'on disait si nombreuses. Il m'assura qu'il avait cherché très sérieusement à s'en assurer, et que toutes les violences à sa connaissance, dans cette province, venaient des seuls paysans; on avait beaucoup parlé de brigands sans rien prouver. À Besançon, on m'avait dit qu'ils étaient 800; mais comment 800 bandits qui auraient traversé une province auraient-ils rendu leur existence problématique? C'est aussi bouffon que l'armée de M. Bayes, qui marchait incognito.

Le 2. — Beaune. On a, sur la droite, une chaîne de coteaux couverts de vignobles; à gauche, une plaine unie, ouverte et par trop nue. À Nuits, petite ville sans importance, quarante hommes sont de garde tous les jours; à Beaune ils sont bien plus nombreux. Muni d'un passeport signé du maire de Dijon et d'une cocarde flamboyante aux couleurs du tiers états j'espère bien éviter toutes difficultés, quoique le récit des troubles dans les campagnes soit si formidable, qu'il paraisse impossible de voyager en sûreté. — Fait une halte à Nuits pour me renseigner sur les vignobles de ce pays si renommé en France et dans toute l'Europe, et visité le Clos de Vougeot; cent journaux de terre bien entourés de murs et appartenant à un couvent de Bernardins. Qui surprendra ces gens-là à faire un mauvais choix? Les endroits qu'ils s'approprient montrent l'attention scrupuleuse qu'ils portent aux choses de l'esprit. — 22 milles.