Le 3. — En sortant de Chagny, où je quittai la grande route de Lyon, je suis passé près du canal de Chanlaix (Charolais); ses progrès sont bien lents; c'est qu'une entreprise vraiment utile peut bien attendre, tandis que, s'il se fût agi du forage des canons ou du doublage des vaisseaux de ligne, il y a longtemps qu'elle serait achevée. Moncenis, vilain pays, mais assez singulier. C'est là que se trouve l'une des fonderies de canons de M. Wilkinson; j'en ai déjà décrit une située près de Nantes. Les Français disent que cet actif Anglais est beau-frère du docteur Priestley, par suite ami de l'humanité, et que c'est pour donner la liberté à l'Amérique qu'il leur a montré à forer les canons. L'établissement est très considérable; on y compte cinq cents à six cents ouvriers, sans y comprendre les charbonniers; cinq machines à vapeur servent à faire aller les soufflets et à forer; on en construit une sixième. Je causai avec un ouvrier anglais de la cristallerie; ils étaient plusieurs autrefois, il n'en reste plus que deux. Il se plaignit du pays, disant qu'il n'y avait rien de bon que le vin et l'eau-de-vie, et je ne doute pas qu'il en fît bon usage. — 25 milles.
Le 4. — Arrivé à Autun par un affreux pays et par d'affreux chemins. Pendant les sept ou huit premiers milles l'agriculture fait pitié. Après, les clôtures ne cessent pas jusqu'auprès d'Autun, où elles laissent quelques interruptions. De la hauteur qui domine la ville on découvre une grande partie des plaines du Bourbonnais. Visité le temple de Janus, les remparts, la cathédrale, l'abbaye. Les rumeurs sur les brigands, les pillages et les incendies sont aussi nombreuses que par le passé; quand on sut que je venais de traverser la Bourgogne et la Franche-Comté, huit ou dix personnes vinrent à l'hôtel me demander des nouvelles. La bande des brigands s'élève ici à 1 600. On fut très surpris de mon incrédulité à cet égard, car j'étais désormais convaincu que ces désordres étaient dus à la rapacité des paysans. Mes auditeurs ne partageaient pas cette croyance; ils me citèrent nombre de châteaux brûlés par ces bandes; mais l'analyse de ces récits ne tardait pas à faire voir leur peu de fondement. — 20 milles.
Le 5. — L'extrême chaleur d'hier m'a donné la fièvre, et je me suis réveillé avec le mal de gorge. J'étais tenté de perdre ici un jour à me soigner; mais nous sommes tous assez sots pour jouer avec ce qui nous importe le plus: un homme qui voyage aussi en philosophe que je suis obligé de le faire, n'a en tête que la frayeur de perdre son temps et son argent. À Maison de Bourgogne, il me sembla entrer dans un nouveau monde; non seulement le chemin bien sablé est excellent, mais le pays est tout bois et enclos. Nombreuses collines aux contours allongés, ornées d'étangs. Depuis le commencement d'août, le temps a été clair, splendide et brûlant: trop chaud pour ne pas gêner un peu vers midi; mais comme il n'y a pas de mouches, peu m'importe. C'est là un caractère distinctif. En Languedoc, les chaleurs que je viens de passer sont accompagnées de myriades de mouches, j'en avais souffert. Bien m'en prenait d'être malade à Maison de Bourgogne; un estomac sain n'y eût pas trouvé de quoi se rassasier; c'est cependant une station de poste. Arrêté le soir à Lusy, autre poste misérable. — N. B. Dans toute la Bourgogne, les femmes portent des chapeaux d'hommes, à grands bords; ils sont bien loin de faire autant d'effet que ceux en paille de mode chez les Alsaciennes. — 22 milles.
Le 6. — En route dès quatre heures du matin pour Bourbon-Lancy, afin d'éviter la grande chaleur. Pays toujours le même, enclos, affreusement cultivé, susceptible cependant d'étonnantes améliorations. Si j'y possédais un grand domaine, je ne serais pas long, je pense, à faire ma fortune: le climat, les prix, les routes, les clôtures, tout me viendrait en aide, excepté le gouvernement. D'Autun jusqu'à la Loire, se déroule un magnifique champ pour les améliorations, non point par les opérations coûteuses du dessèchement et de la fumure, mais par la simple substitution de récoltes mieux appropriées au sol. Quand je vois un aussi beau pays si pitoyablement cultivé par des métayers mourant de faim, au lieu de prospérer sous des fermiers riches, je ne sais plus plaindre les seigneurs, quelque grandes que soient leurs souffrances d'aujourd'hui. J'en rencontrai un à qui j'expliquai ma manière de voir: il prétendait parler agriculture; voyant que je m'en occupais aussi, il me dit qu'il avait le Cours complet de l'abbé Rozier, et que, suivant ses calculs, ce pays n'était bon qu'à faire du seigle. Je lui demandai si lui et l'abbé Rozier savaient distinguer les mancherons de la charrue de l'âge? À quoi il me répondit que l'abbé était un homme de grand mérite, beaucoup d'agriculteur. — Traversé la Loire sur un bac; elle présente le même triste lit de galets qu'en Touraine. Entré dans le Bourbonnais; même pays coupé d'enclos; le chemin, formé de sable, est très beau. À Chavannes-le-Roi, l'aubergiste, M. Joly, m'informa qu'il y avait trois fermes à vendre près de sa maison, qui est neuve et bien construite. Mon imagination travaillait à transformer cette auberge en bâtiment d'exploitation et j'en étais déjà aux semailles de navets et de trèfle, quand M. Joly ajouta que si je voulais aller seulement derrière l'écurie, je verrais à peu de distance les deux maisons dépendantes de ces domaines; le prix était, pour le tout ensemble, de 50 à 60 000 livres (1 625 l. st.). On aurait ainsi une superbe ferme. Si j'avais vingt ans de moins, j'y penserais sérieusement; mais telle est la vanité de notre vie: il y a vingt ans, par mon manque d'expérience, une telle spéculation eût causé ma ruine; maintenant l'expérience est venue, mais l'âge avec elle, et je suis trop vieux. — 27 milles.
Le 7. — Moulins paraît être une pauvre ville, mal bâtie. Je descendis à la Belle-Image, mais je m'y trouvai si mal que je changeai pour le Lion-d'Or qui est encore pire. Cette capitale du Bourbonnais, située sur la grande route d'Italie, n'a pas une auberge comparable à celle du petit village de Chavannes. Pour lire le journal j'allai au café de madame Bourgeau, le meilleur de la ville; j'y trouvai vingt tables pour les réunions; quant au journal, j'aurais pu tout aussi bien demander un éléphant. Quel trait de retard, d'ignorance, d'apathie et de misère chez une nation! Ne pas trouver dans la capitale d'une grande province, la résidence d'un intendant, et au moment où une assemblée nationale vote une révolution, un papier qui dise au peuple si c'est Lafayette, Mirabeau ou Louis XVI qui est sur le trône! Assez de monde pour occuper vingt tables et assez peu de curiosité pour soutenir une feuille! Quelle impudence et quelle folie! Folie de la part des habitués, qui n'insistent pas pour avoir au moins une douzaine de journaux; impudence de la maîtresse de maison qui ose ne pas les avoir. Un tel peuple eût-il jamais fait une révolution, fût-il jamais devenu libre? Jamais, pour des milliers de siècles. C'est le peuple éclairé de Paris, au milieu des brochures et des publications, qui a tout fait. Je demandai pourquoi on n'avait pas de journaux. «Ils sont trop chers,» me répondit-elle, en me prenant vingt-quatre sous pour une tasse de café au lait et un morceau de beurre de la grosseur d'une noix. «C'est grand dommage qu'une bande de brigands ne campe pas dans votre établissement, madame.» Parmi les lettres que j'ai dues à M. de Broussonnet, peu m'ont été aussi utiles que celle qui m'adressait à M. l'abbé de Barut, principal du collège de Moulins. Il se pénétra vivement de l'objet de mon voyage et fit toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Nous allâmes d'abord chez M. le comte de Grimau, lieutenant général du bailliage et directeur de la Société d'agriculture de Moulins, qui voulut nous garder à dîner. Il paraît avoir une fortune considérable, du savoir, et son accueil est très bienveillant. On parla de l'état du Bourbonnais; il me dit que les terres étaient plutôt données que vendues, et que les métayers sont trop pauvres pour bien cultiver. Je suggérai quelques-uns des modes à suivre pour y remédier; mais c'est perdre son temps d'en parler en France. Après le dîner, M. de Grimau m'emmena à sa maison de campagne, tout près de la ville; elle est bien située et domine la vallée de l'Allier. — Des lettres de Paris: elles ne contiennent rien que des récits certainement effrayants sur les excès qui se commettent par tout le royaume, et particulièrement dans la capitale et sa banlieue. Le retour de M. Necker, qu'on croyait devoir tout calmer, n'a produit aucun effet.
On remarque dans l'Assemblée nationale un parti violent dont l'intention arrêtée est de tout pousser à l'extrême, des hommes qui ne doivent leur position qu'aux violences de l'époque, leur importance qu'à la confusion des choses; ils feront tout pour empêcher un accord qui leur donnerait le coup mortel: élevés par l'orage, le calme les engloutirait. Parmi les personnes auxquelles me présenta M. l'abbé de Barut se trouve M. de Gouttes, chef d'escadre. Pris par l'amiral Boscawen à Louisbourg en 1758, il fut emmené en Angleterre, où il étudia notre langue dont il lui reste encore quelque souvenir. J'avais dit à M. l'abbé qu'une personne riche de mon pays m'avait chargé de chercher une bonne acquisition en terres: sachant l'intention du marquis de vendre un de ses domaines, il lui en parla. Celui-ci me fit alors une telle description de ce bien, que, quoique je fusse à court de temps, je ne crus pas perdre une journée en l'allant voir, d'autant plus qu'il n'y a que 8 milles de Moulins, et que le marquis devait venir me prendre en voiture. À l'heure dite, nous partions, en compagnie de M. l'abbé Barut, pour le château de Riaux, situé au milieu des terres que l'on m'offrit à des conditions telles, que jamais je ne fus plus tenté de faire une spéculation. C'était bien moi que cela regardait; car je n'ai pas le moindre doute que la personne qui m'avait donné cette commission, comptant trouver ici un séjour de plaisance, dût en être bien dégoûtée depuis les troubles. C'était, en somme, un marché beaucoup plus beau que je ne me l'imaginais, et confirmant la maxime de M. de Grimau, qu'en Bourbonnais les terres sont plutôt données que vendues. Le château est vaste et bien construit, ayant, au rez-de-chaussée, deux belles salles pouvant contenir trente personnes, et trois autres plus petites; au premier, dix belles chambres à coucher, et, sous les combles, des mansardes fort convenablement arrangées; des communs de toute espèce bien bâtis, à l'usage d'une nombreuse famille, des granges assez grandes pour tenir la moitié des gerbes du domaine, et des greniers assez vastes pour en recevoir tout le grain. Il y a aussi un pressoir et des celliers pour en garder le produit dans les années les plus abondantes. La position est agréable, sur le penchant d'une hauteur; la vue, peu étendue, mais très jolie; tout le pays ressemble à ce que j'ai décrit jusqu'ici: c'est une des plus charmantes régions de la France. Tout près du château se trouve une pièce de terre d'environ cinq à six arpents, bien entourée de murs, dont la moitié est en potager et fournit beaucoup de fruits de toute espèce. Douze étangs sont traversés par un petit cours d'eau qui fait tourner deux moulins loués 1 000 liv. (43 l. 15 sh.) par an. Les étangs approvisionnent la table du propriétaire de carpes, de tanches, de perches et d'anguilles de première qualité, et donnent, en outre, un revenu régulier de 1 000 liv. Vingt arpents de vignobles, avec des chaumières pour les vignerons, produisent d'excellent vin tant rouge que blanc; des bois fournissent aux besoins du château pour le combustible, et enfin neuf terres, louées à des métayers pour la moitié du produit, rapportent 10 500 liv. (459 l. st. 7 sh. 6 d.), soit en tout, pour revenu brut des fermes, des moulins et du poisson, 12 500 liv. Sa surface, autant que j'en ai pu juger par le coup d'oeil et les notes que j'ai recueillies, peut dépasser 3 000 arpents ou acres contigus et attenant au château. Les charges, comme impôts personnels, réparations, garde-chasse (car on jouit de tous les droits, seigneuriaux, haute justice, etc.), intendant, vin extra, etc., se montent environ à 4 400 liv. (192 l. st. 10 sh.). Le produit net est donc, par an, de 8 000 liv. (350 l. st.). On en demande 300 000 liv. (12 125 l. st.); mais pour ce prix on cède l'ameublement complet du château, toutes les coupes de bois, évaluées, pour le chêne seulement, à 40 000 liv. (1, 750 l. st.), et tout le bétail du domaine, savoir: 1 000 moutons, 60 vaches, 72 boeufs, 9 juments et je ne sais combien de porcs. Sachant très bien que je trouverais à emprunter sur ce gage tout l'argent nécessaire à l'acheter, ce ne fut pas peu de chose pour moi de résister à cette tentation. Le plus beau climat de la France, de l'Europe peut-être; d'excellentes routes, des voies navigables jusqu'à Paris; du vin, du gibier, du poisson, tout ce que l'on peut désirer sur une table, hors les fruits du tropique; un bon château, un beau jardin, des marchés pour tous les produits; par- dessus tout 4 000 acres de terres tout encloses, capables de rapporter quatre fois davantage en peu de temps et sans frais, n'y avait-il pas là de quoi tenter un homme comptant vingt-cinq ans de pratique constante de l'agriculture convenable à ce terrain? Mais l'état des choses, la possibilité de voir les meneurs de la démocratie à Paris abolir, dans leur sagesse, la propriété ainsi que les rangs, la perspective d'acheter avec ce domaine ma part d'une guerre civile, m'empêchèrent de m'engager sur le moment; cependant je suppliai le marquis de ne vendre à personne avant d'avoir reçu mon refus définitif. Quand j'aurai à faire un marché, je souhaite avoir affaire à un homme comme le marquis de Gouttes. Sa physionomie me plaît: à un grand fonds d'honneur et de probité il joint la facilité de rapports et la courtoisie de ses compatriotes, et l'apparence digne venant de son origine noble et respectable ne lui ôte rien de ses dispositions aimables. Je le regarde comme un homme du commerce le plus sûr dans toutes les occasions. Je serais resté un mois dans le Bourbonnais si j'avais voulu visiter toutes les terres à vendre. À côté de celle de M. Gouttes, il y en a une appelée Ballain, que l'on fait 270 000 liv. M. l'abbé Barut ayant pris rendez-vous avec le propriétaire, me mena, dans l'après-midi, voir le château et une partie des terres. Le pays est partout le même et cultivé de même. Il y a à Ballain huit fermes, que le propriétaire garnit de gros bétail et de moutons; les étangs donnent aussi un beau produit. Le revenu est à présent de 10 000 liv. (437 l. st. 10 sh.); le prix de 260 000 (11, 375 l. st.); plus 10 000 liv. pour le bois: c'est la rente de vingt-cinq années. Près de Saint-Pourçain s'en trouve une autre de 400 000 liv. (17 500 l. st.), dont les bois, s'étendant sur 170 acres, rapportent 5 000 liv. par an; le vin des 80 acres de vignes est si bon qu'on l'envoie à Paris. La terre est propre à la culture du froment et en partie emblavée; le château est moderne, avec toutes les aisances. On m'a parlé de bien d'autres propriétés encore. Je crois qu'on pourrait se créer en Bourbonais, à présent, un des domaines les plus beaux et les mieux arrondis de l'Europe. On m'informe qu'il y a maintenant en France plus de 6 000 domaines à vendre. Si les choses vont toujours du même pas, ce ne seront plus des domaines, ce seront des royaumes qu'on parlera d'acheter, et la France elle-même sera mise à l'encan. J'aime un système politique qui inspire assez de confiance pour donner de la valeur aux terres et qui rend les hommes si heureux sur leurs domaines, que l'idée de s'en défaire soit la dernière qui leur vienne. Retourné à Moulins. — 30 milles.
Le 10. — Quitté Moulins, où les propriétés à vendre et les projets de fermage avaient chassé de mon souvenir Maria et le peuplier, ne laissant pas même de place pour le tombeau de Montmorency. Après avoir payé une note extravagante pour les murs de boue, les tentures de toiles d'araignées et les odieuses senteurs du Lion-d'Or, je tournai la tête de ma jument vers Chateauneuf, sur la route d'Auvergne. Le fleuve donne de l'agrément au paysage. Je trouvai l'auberge pleine de bruit et d'activité. Monseigneur l'évêque était venu pour la Saint-Laurent, fête de la paroisse; comme je demandais la commodité, on me pria de faire un tour dans le jardin. Ceci m'est arrivé deux ou trois fois en France. Je ne les soupçonnais pas, auparavant, d'être aussi bons cultivateurs; je suis peu fait pour dispenser cette sorte de fertilité mais Monseigneur et trente prêtres bien gras doivent sans doute, après un dîner qui a demandé les talents réunis de tous les cuisiniers du voisinage, contribuer amplement à la prospérité des oignons et des laitues de M. le maître de poste. Saint-Poncin (Saint-Pourçain). — 30 milles.
Le 11. — Arrivé de bonne heure à Riom, en Auvergne. Près de cette ville, le pays devient pittoresque; une belle vallée bien boisée s'étend sur la gauche, entourée de tous côtés par les montagnes, dont la chaîne de droite présente des lignes hardies. Une partie de Riom est jolie; la ville tout entière est bâtie en lave tirée des carrières de Volvic, point excessivement intéressant pour le naturaliste. La plaine que j'ai traversée pour arriver à Clermont est le commencement de la fameuse Limagne d'Auvergne, qui passe pour la province la plus fertile de France: c'est une erreur, j'ai vu des terres plus riches, soit dans les Flandres, soit en Normandie. Elle est aussi unie que la surface d'un lac au repos; les montagnes sont toutes volcaniques, et, par suite, de formes très pittoresques. Vu en passant à Montferrand et à Clermont des irrigations qui frapperont le regard de tout agriculteur. Riom, Montferrand et Clermont sont toutes les trois bâties sur le sommet de rochers. Clermont, au centre d'une contrée excessivement curieuse, entièrement volcanique, est bâti et pavé en lave; c'est, dans certaines de ses parties, un des endroits les plus mal bâtis, les plus sales et les plus puants que j'aie rencontrés sur mon chemin. Il y a des rues qui, pour la couleur, la saleté et la mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu'à des tranchées dans un tas de fumier. L'infection qui corrompt l'air dans ces ruelles remplies d'ordures, quand la brise des montagnes n'y souffle pas, me faisait envier les nerfs des braves gens qui, pour ce qui m'en parut, s'en trouvent bien. C'est la foire; la ville est pleine, la table d'hôte également. — 25 milles.
Le 12. — Clermont ne mérite qu'en partie les reproches que j'ai adressés à Moulins et à Besançon; il y a une salle à lecture chez M. Bovares (Beauvert), libraire; j'y trouvai plusieurs journaux et écrits périodiques; mais ce fut en vain que j'en demandai au café; on me dit cependant que les gens sont grands amateurs de politique et attendent avec impatience l'arrivée de chaque courrier. La conséquence est qu'il n'y a pas eu de troubles; ce sont les ignorants qui font le mal. La grande nouvelle arrivée à l'instant de Paris de la complète abolition des dîmes, des droits féodaux, de chasse, de garenne, de colombier, etc., etc., a été reçue avec la joie la plus enthousiaste par la grande masse du peuple, et en général par tous ceux que cela ne blesse pas directement. Quelques-uns même, parmi ces derniers, approuvent hautement cette déclaration; mais j'ai beaucoup causé avec deux ou trois personnages de grand sens qui se plaignent amèrement de la grossière injustice et de la dureté de ces déclarations, qui ne produisent pas leur effet au moment même. M. l'abbé Arbre, auquel j'étais recommandé par M. de Brousonnet, eut non seulement la bonté de me communiquer les renseignements d'histoire naturelle qu'il avait recueillis lui-même dans les environs de Clermont, mais aussi il me fit connaître M. Chabrol, amateur très ardent de l'agriculture, qui me mit au courant de tout ce qui y touchait avec le plus grand empressement.
Le 13. — Royat, près de Clermont. Dans les montagnes volcaniques qui l'entourent et qui ont tant occupé les esprits ces années passées, il y a des sources que les physiciens représentent comme les plus belles et les plus abondantes de France; on ajoutait que les irrigations environnantes méritaient qu'on les visitât; cela m'engagea à prendre un guide. Quand la renommée parle de choses que ne connaissent pas ceux qui la répandent, on est sûr de la trouver exagérée: les irrigations se réduisent à une pente de montagne convertie par l'eau en prairie passable, mais à la grosse et sans entente de l'affaire. Celles de la vallée, entre Riom et Montferrand, sont bien au-dessus. Les sources sont abondantes et curieuses: elles sortent, ou plutôt jaillissent en sortant des rochers en quatre ou cinq courants dont chacun peut faire tourner un moulin; c'est dans une caverne, un peu plus bas que le village, qu'elles se trouvent. Il y en a beaucoup d'autres une demi-lieue plus haut; au fait, elles sont si nombreuses qu'il n'y a pas de rocher qui en soit dépourvu. Je m'aperçus au village que mon guide ne connaissait pas du tout le pays, je pris donc une femme pour m'indiquer les sources d'en haut: à notre retour elle fut arrêtée par un soldat de la garde bourgeoise (car ce misérable village, lui-même, a sa milice nationale), pour s'être faite, sans permission, le guide d'un étranger. On la conduisit à un monceau de pierres, appelé le château: quant à moi, on me dit qu'on n'avait que faire de moi; cette femme seulement devait recevoir une leçon qui lui enseignât la prudence à l'avenir. Comme la pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras à cause de ma personne, je me décidai sur-le-champ à la suivre pour la faire relâcher, en attestant son innocence. Toute la populace du village nous accompagna, ainsi que les enfants de cette femme, qui pleuraient de crainte que leur mère ne fût emprisonnée. Arrivés au château, on nous fit attendre un peu, puis on nous introduisit dans la salle où se tenait le conseil municipal. On entendit l'accusation: tous furent d'accord que, dans des temps aussi dangereux, lorsque tout le monde savait qu'une personne du rang et du pouvoir de la reine conspirait contre la France, de façon à causer les plus vives alarmes, c'était pour une femme un très grand crime de se faire le guide d'un étranger, surtout un étranger qui avait pris tant de renseignements suspects: elle devait aller en prison. J'assurai qu'elle était complètement innocente, car il était impossible de lui prêter aucun mauvais dessein. J'avais vu les sources inférieures: désireux de visiter les autres je cherchais un guide, elle s'était offerte, elle ne pouvait avoir d'autre espérance que de rapporter quelques sols pour sa pauvre famille. Ce fut alors sur moi que tombèrent les interrogations. Puisque mon but n'était que de voir les sources, pourquoi cette multitude de questions sur le prix, la valeur et le revenu des terres? Qu'est-ce que cela avait à faire avec les sources et les volcans? Je leur répondis que ma position de cultivateur en Angleterre me faisait prendre à ces choses un intérêt personnel; que s'ils voulaient envoyer prendre des informations à Clermont, ils pourraient trouver des personnes respectables qui leur attesteraient la vérité de ce que j'avançais. J'espérais que l'indiscrétion de cette femme (je ne pouvais l'appeler une faute) étant la première qu'elle ait commise, on la renverrait purement et simplement. On me le refusa d'abord, pour me l'accorder ensuite, sur ma déclaration que si on la menait en prison, je l'y suivrais en rendant la municipalité responsable. Elle fut renvoyée après une réprimande, et je repris mon chemin sans m'étonner de l'ignorance de ces gens, qui leur fait voir la reine conspirant contre leurs rochers et leurs sources; il y a longtemps que je suis blasé sur ce chapitre-là. Je vis mon premier guide au milieu de la foule qui l'avait accablé d'autant de questions sur moi que je lui en avais posé sur les récoltes. Deux opinions se balançaient: la première, que j'étais un commissaire, venu pour évaluer les ravages faits par la grêle; l'autre, que la reine m'avait chargé de faire miner la ville pour la faire sauter, puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui en réchapperaient. Le soin que l'on a pris de noircir la réputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose d'incroyable, et il n'y a si grossières absurdités, ni impossibilités si flagrantes qui ne soient reçues partout sans hésitation. — Le soir, théâtre. On donnait l'Optimiste: bonne troupe. Avant de quitter Clermont, je noterai qu'il m'est arrivé de dîner ou souper cinq fois à table d'hôte en compagnie de vingt à trente personnes, marchands, négociants, officiers, etc., etc. Je ne saurais rendre l'insignifiance, le vide de la conversation. À peine un mot de politique, lorsqu'on ne devrait penser à autre chose. L'ignorance ou l'apathie de ces gens doit être inimaginable; il ne se passe pas de semaine dans ce pays qui n'abonde d'événements qui seraient discutés et analysés en Angleterre par les charpentiers et les forgerons. L'abolition des dîmes, la destruction des gabelles, le gibier devenu une propriété, les droits féodaux anéantis, autant de choses françaises, qui, traduites en anglais six jours après leur accomplissement, deviennent, ainsi que leurs conséquences, leurs modifications, leurs combinaisons, le sujet de dissertations pour les épiciers, les marchands de chandelles, les marchands d'étoffes et les cordonniers de toutes nos villes; cependant les Français eux-mêmes ne les jugent pas dignes de leur conversation, si ce n'est en petit comité. Pourquoi? Parce que le bavardage privé n'exige pas de connaissances. Il en faut pour parler en public, et c'est pourquoi ils se taisent: je le suppose au moins, car la vraie solution est hérissée de mille difficultés. Cependant, combien de gens et de sujets dans lesquels la volubilité ne provient que de l'ignorance? Enfin, que l'on s'explique le fait comme on voudra, pour moi il est constant et n'admet pas le moindre doute.