Le 14. — Issoire. Le pays est rendu pittoresque par la quantité de montagnes coniques qui s'élèvent de tous les côtés. Quelques- unes sont couronnées de villes, sur d'autres s'élèvent des forteresses romaines; l'idée que tout cela est le produit d'un feu souterrain, quoique remontant à des âges bien trop éloignés pour qu'il en reste aucun témoignage que l'oeuvre elle-même, cette idée tient constamment l'attention en éveil. M. de l'Arbre m'a donné une lettre pour M. de Brès, docteur en médecine à Issoire; je trouvai celui-ci au milieu de ses concitoyens réunis à l'Hôtel de ville, pour entendre la lecture d'un journal. Il me conduisit au fond de la salle et me fit asseoir près de lui: le sujet de la lecture était la suppression des ordres monastiques et la conversion des dîmes. Je remarquai que les auditeurs, parmi lesquels il y en avait de la plus basse classe, étaient très attentifs; tous paraissaient approuver ce qu'on avait dit des dîmes et des moines. M. de Brès, qui est un homme de grand sens, m'emmena à sa ferme, à demi-lieue de la ville, sur un terrain d'une richesse admirable; comme toutes les autres fermes, celle-ci est aux mains d'un métayer. Soupé ensuite chez lui en bonne compagnie; la discussion politique a été fort animée. On parlait des nouvelles du jour, on semblait disposé à approuver chaleureusement les dernières mesures; je soutins que l'assemblée ne suivait aucun plan régulier; elle avait la rage de la destruction sans le goût qui fait édifier de nouveau: si elle continuait ainsi, détruisant tout et n'établissant rien, elle jetterait à la fin le royaume dans une telle confusion, qu'elle- même n'aurait plus assez de pouvoir pour ramener l'ordre et la paix; on serait sur le bord de l'abîme, ou de la banqueroute, ou de la guerre civile.

— Je hasardai mon avis que, sans une chambre haute, il ne peut y avoir de constitution solide et durable. Ce point fut très débattu, mais c'était assez pour moi que la discussion fût possible, et que de six ou sept messieurs il s'en trouvât deux pour adopter un système si peu au goût du jour que le mien. — 17 milles.

Le 15. — Jusqu'à Brioude, la campagne offre toujours le même intérêt. Le sommet de chacune des montagnes d'Auvergne est couronné d'un vieux château, d'un village ou d'une ville. Pour aller à Lampde (Lempdes), traversé la rivière sur un grand pont d'une seule arche. Là j'ai rendu visite à M. Greyffier de Talairat, avocat et subdélégué, pour lequel j'avais une recommandation; il a eu la bonté de répondre avec soin à toutes mes demandes sur l'agriculture des environs. Il s'enquit beaucoup de lord Bristol, et apprit avec plaisir que je venais de la même province. Nous bûmes à la santé de ce seigneur avec du vin blanc très fort, très goûté par lui et conservé depuis quatre ans au soleil. — 18 milles.

Le 16. — En route de bonne heure pour éviter la chaleur dont je m'étais senti légèrement incommodé; arrivé, à Fix. Traversé la rivière sur un bac, tout près d'un pont en construction, et monté graduellement dans un district d'origine volcanique où tout a été bouleversé par le feu. À la descente près de Chomet (la Chaumette), on remarque, à côté du chemin à droite, un amas de colonnes basaltiques; ce sont de petits prismes hexagones très réguliers; à gauche, dans la plaine, s'élève Poulaget (Paulhaguet). Fait halte à Saint-Georges, où je me procurai un guide et des mules pour visiter la chaussée basaltique de Chilliac (Chilhac), qui ne vaut certes pas qu'on se dérange. À Fix, j'ai vu un beau champ de trèfle, spectacle qui n'avait pas réjoui mes yeux, je crois, depuis l'Alsace. Je demandai à qui il appartenait: à M. Coffier, docteur en médecine. J'entrai chez lui pour obtenir quelques renseignements qu'il me donna très courtoisement en me permettant de parcourir presque toute sa ferme. Il me fit présent d'une bouteille de vin mousseux fait en Auvergne. Je lui demandai le moyen de visiter les mines d'antimoine à quatre heures d'ici; mais il me dit que l'on était si enragé dans les environs et qu'il y avait eu dernièrement de si grands excès, qu'il me conseillait d'abandonner ce projet. À en juger par le climat et par les bois de pin, l'altitude doit être assez grande ici. Depuis trois jours je fondais de chaleur; aujourd'hui, quoique le soleil soit brillant, je suis aussi à mon aise qu'un jour d'été en Angleterre. Il ne fait jamais plus chaud, mais on se plaint de l'intensité du froid de l'hiver; l'année passée, il y a eu seize pouces de neige. L'empreinte des volcans est marquée partout; les édifices et les murs de clôture sont en lave, les chemins formés de lave, de pouzzolane et de basalte: partout on remarque I'action du feu souterrain. Il faut cependant faire des réflexions pour s'apercevoir de la fertilité du sol. Les récoltes n'ont rien d'extraordinaire; quelques-unes même sont mauvaises, mais aussi il faut considérer la hauteur. Nulle part je n'ai vu de cultures à cette altitude; le blé vient sur des sommets de montagnes où l'on ne chercherait que des rochers, du bois ou de la bruyère (erica vulgaris). — 42 milles.

Le 17. — Les 15 milles de Fix au Puy en Velay sont du dernier merveilleux. La nature, pour enfanter ce pays tel que nous le voyons, a procédé par des moyens difficiles à retrouver autre part. L'aspect général rappelle l'Océan furieux. Les montagnes s'entassent dans une variété infinie, non pas sombres et désolées comme dans d'autres pays, mais couvertes jusqu'au sommet d'une culture faible à la vérité. De beaux vallons réjouissent l'oeil de leur verdure; vers le Puy, le tableau devient plus pittoresque par l'apparition de rochers les plus extraordinaires que l'on puisse voir nulle part.

Le château de Polignac, d'où le duc de ce nom prend son titre, s'élève sur l'un d'eux, masse énorme et hardie, de forme presque cubique, qui se dresse perpendiculairement au-dessus de la petite ville rassemblée à ses pieds. La famille de Polignac prétend à une origine très antique; ses prétentions remontent à Hector ou Achille, je ne sais plus lequel; mais je n'ai trouvé personne en France qui consentît à lui donner au delà du premier rang de la noblesse, auquel elle a assurément des droits. Il n'est peut-être pas de château ni mieux fait que celui-ci pour donner à une famille un orgueil local; il n'est personne qui ne sentît une certaine vanité de voir son nom attaché depuis les temps les plus anciens à un rocher si extraordinaire; mais si je joignais sa possession au nom, je ne le vendrais pas pour une province. L'édifice est si vieux, sa situation si romantique, que les âges féodaux vous reviennent à l'imagination par une sorte d'enchantement; vous y reconnaissez la résidence d'un baron souverain, qui à une époque plus éloignée et plus respectable, quoique également barbare, fut le généreux défenseur de sa patrie contre l'invasion et la tyrannie de Rome. Toujours, depuis les révolutions de la nature qui l'ont vu surgir, cette masse a été choisie comme une forteresse.

Nos sentiments ne sont pas aussi flattés de donner notre nom à un château que rien ne distingue au milieu d'une belle plaine par exemple; les antiques souvenirs des familles remontent à un âge de profonde barbarie où la guerre civile et l'invasion emportaient les habitants du plat pays. Les Bretons des plaines d'Angleterre se virent chassés jusqu'en Bretagne; mais, retranchés derrière les montagnes du pays de Galles, ils y ont persisté jusqu'à aujourd'hui. À environ une portée de fusil de Polignac, il y a un autre rocher aussi remarquable, quoique moins grand. Dans la ville du Puy il s'en trouve un autre assez élevé et un second remarquable par sa forme de tour, sur lequel est bâtie l'église Saint Michel. Le gypse et la chaux abondent, les prairies recouvrent de la lave; tout, en un mot, est le produit du feu ou a subi son action, Le Puy, jour de foire, table d'hôte, ignorance habituelle. Plusieurs cafés, dont quelques-uns considérables, mais pas de journaux. —15 milles.

Le 18 — En sortant du Puy, la montagne que l'on monte pour aller à Costerous, pendant quatre ou cinq milles, offre une vue de la ville bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne avec sa ville conique, couronnée par son grand rocher et ceux de Saint-Michel et de Polignac, forme un tableau singulier. La route est superbe, toute en lave et en pouzzolane. Les pentes qui y touchent semblent se transformer en prismes basaltiques pentagones et hexagones; les pierres servant de bornes sont des fragments de colonnes basaltiques. Pradelles, auberge tenue par les trois soeurs Pichot, une des plus mauvaises de France. Étroitesse, misère, saleté et ténèbres. — 20 milles.

Le 19. — Les forêts de pins sont très grandes près de Thuytz (Thueyts); il y a des scieries, une roue d'engrenage qui, poussant les pièces de bois, dispense d'employer un homme à cette besogne; c'est un grand progrès sur ce qui se fait aux Pyrénées. Passé près d'une magnifique route neuve sur le versant d'immenses montagnes de granit, des châtaigniers se voient partout, étendant une verdure luxuriante sur des roches nues où il n'y a pas de terre. On sait que ce bel arbre aime les sols volcaniques; il y en a de remarquables, j'en mesurai un de quinze pieds de circonférence à cinq pieds du sol; beaucoup ont de neuf à dix pieds, avec une hauteur de cinquante à soixante pieds. À Maisse (Mayres), la belle route fait place à une autre route presque naturelle, qui traverse le rocher pendant quelques milles; mais elle reprend environ 1/2 mille avant Thuytz; elle égale tout ce que l'on peut voir. Formée de matériaux volcaniques, elle a quarante pieds de largeur, sans un caillou; c'est une surface de niveau cimentée par la nature. On m'assura qu'un espace de 1 800 toises, soit 2 milles 1/2, avait coûté 180 000 liv. (8250 liv.). Elle conduit, comme d'habitude, à une misérable auberge, mais l'écurie est large, et sous tous les rapports, l'établissement de M. Grenadier surpasse celui des demoiselles Pichot. Les mûriers font ici leur apparition, et avec eux les mouches; c'est le premier jour où je m'en sois trouvé incommodé. À Thuytz, je me proposais de passer un jour pour aller à quatre milles de là visiter la Montagne de la Coup au Colet d'Aiza,[27] dont M. Faujas de Saint-Fond a donné une vue remarquable dans ses Recherches sur les volcans éteints. Je commençai mes dispositions en me procurant un guide et une mule pour le lendemain. À l'heure du dîner, le guide et sa femme vinrent me trouver et semblèrent désapprouver mes projets par les difficultés qu'ils élevaient à chaque moment; comme je les avais questionnés sur le prix des vivres et d'autres choses, je suppose qu'ils me regardaient comme suspect, et me crurent de mauvaises intentions. Je tins bon cependant; on me dit alors qu'il fallait prendre deux mules. «Très bien, ayez-en deux!» Ils revinrent; il n'y avait pas d'homme pour conduire; à cela venaient s'ajouter de nouvelles expressions de surprise sur mon désir de voir des montagnes qui ne me regardaient en rien. Enfin, après avoir fait des difficultés à tout ce que je disais, ils me déclarèrent tout uniment que je n'aurais ni mule ni guide, et d'un air à ne me laisser aucun espoir. Environ une heure après, vint un messager très poli du marquis de Deblou, seigneur de la paroisse, qui, ayant su qu'il y avait à l'auberge un Anglais très désireux de visiter les volcans, me proposait de faire une promenade avec moi. J'acceptai son offre avec empressement, et prenant sur-le-champ la direction de sa demeure, je le rencontrai en chemin. Je lui expliquai mes motifs et les difficultés que j'avais rencontrées; il me dit alors que mes questions avaient inspiré les soupçons les plus absurdes aux gens du pays, et que les temps étaient si critiques, qu'il me conseillait de m'abstenir de toute excursion hors de la grande route à moins qu'on ne montrât de l'empressement à me satisfaire en cela. Dans un autre moment, il eût été heureux de me conduire lui-même; mais à présent, on ne saurait avoir trop de prudence. Impossible de résister à de telles raisons; mais quelle mortification de laisser sans les voir les traces volcaniques les plus curieuses du pays! Car dans le dessin de M. de Saint-Fond, les contours du cratère sont aussi distincts que si la lave coulait encore. Le marquis me montra alors son jardin et son château, au milieu des montagnes; derrière se trouve celle de Gravenne, volcan éteint selon toutes probabilités quoique le cratère soit difficile à distinguer. En causant avec lui et un autre monsieur sur l'agriculture, et particulièrement sur le produit des mûriers, ils me citèrent une petite pièce de terre qui, par la soie seule, donnait chaque année 120 liv. (5 liv. st. 5 s.); comme elle était près du chemin, nous y entrâmes. Sa petitesse me frappa comparée à son produit; je la parcourus pour voir ce qu'elle contenait, et j'en pris note dans mon portefeuille. Peu après, à la brune, je pris congé de ces messieurs et rentrai à l'auberge. Mes actions avaient eu plus de témoins que je n'imaginais, car à onze heures, une bonne heure après que je m'étais endormi, un piquet de vingt hommes de la milice bourgeoise, armés de fusils, d'épées, de sabres et de piques, entra dans ma chambre et entoura mon lit selon les ordres du chef, qui me demanda mon passeport mais qui ne parlait pas anglais. Il s'ensuivit un dialogue trop long pour être rapporté; je dus donner mon passeport, puis, cela ne leur suffisant pas, mes papiers. On me déclara que j'étais sûrement de la conspiration tramée par la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues (grand propriétaire ici), et qu'ils m'avaient envoyé comme arpenteur pour mesurer leurs champs, afin d'en doubler les taxes. Ce qui me sauva fut que mes papiers étaient en anglais. Ils s'étaient mis en tête que ce nom était pour moi un déguisement, car ils parlent un tel jargon, qu'ils ne pouvaient s'apercevoir à mon accent que j'étais étranger. Ne trouvant ni cartes, ni plans, ni rien que leur imagination pût convertir en cadastre de leur paroisse, cela leur fit une impression dont je ne jugeai qu'à leurs manières, car ils ne s'entretenaient qu'en patois. Voyant cependant qu'ils hésitaient encore, et que le nom du comte d'Entragues revenait souvent sur leurs lèvres, j'ouvris un paquet de lettres scellées, en disant: «Voici, Messieurs, mes lettres de recommandation pour différentes villes de France et d'Italie, ouvrez celle qu'il vous plaira, et vous verrez, car elles sont écrites en français, que je suis un honnête fermier d'Angleterre, et non pas le scélérat que vous vous êtes imaginé.» Là-dessus, nouveau débat qui se termina en ma faveur, ils refusèrent d'ouvrir mes lettres, et se préparèrent à me quitter. Mes questions si nombreuses sur les terres, mon examen détaillé d'un champ après que j'avais prétendu n'être venu que pour les volcans, tout cela avait élevé des soupçons qui, me firent-ils remarquer, étaient très naturels lorsque l'on savait à n'en pouvoir douter que la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues conspiraient contre le Vivarais. À ma grande satisfaction, ils me souhaitèrent une bonne nuit et me laissèrent aux prises avec les punaises qui fourmillaient dans mon lit comme des mouches dans un pot de miel. Je l'échappai belle, c'eût été une position délicate d'être jeté dans quelque prison commune, ou au moins gardé à mes frais jusqu'à ce qu'un courrier envoyé à Paris apportât des ordres, moi payant les violons. — 20 milles.

Le 20. — Mêmes montagnes imposantes jusqu'à Villeneuve-de-Berg. La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense masse de lave basaltiques, offrant différentes configurations et reposant sur des colonnes régulières; au centre s'avance un grand promontoire. La hauteur, la forme, le caractère volcanique, pris par toute cette masse, présentent un spectacle magnifique aux yeux du vulgaire comme à ceux du savant. Au moment d'entrer à Aubenas, me trompant sur la route, qui n'est qu'à moitié finie, il me fallut tourner: c'était un terrain en pente et il y a rarement de parapets. Ma jument française a le malheur de reculer trop tout d'un coup, quand elle s'y met; elle ne s'en fit pas faute en ce moment et nous fit rouler, la chaise de poste, elle et moi, dans le précipice; la fortune voulut qu'en cet endroit la montagne offrît une sorte de plate-forme inférieure qui ne nous laissa tomber que d'environ 5 pieds. Je sautai de la voiture et tombai sans me faire de mal; la chaise fut culbutée et la jument jetée sur le flanc et prise dans les harnais, ce qui la retint de tomber de soixante pieds de haut. Heureusement elle resta tranquille; elle se serait débattue que la chute eût été imminente. J'appelai à mon aide quelques chaufourniers qui consentirent à grand'peine à se laisser diriger, en abandonnant chacun son plan particulier d'où il n'aurait pu résulter que du mal. Nous retirâmes d'abord la jument, puis la chaise fut relevée et la plus grande difficulté fut de ramener l'une et l'autre sur la route. C'est le plus grand risque que j'aie jamais couru. Quel pays pour s'y casser le cou! Rester six semaines ou deux mois au Cheval blanc d'Aubenas, auberge qui serait le purgatoire d'un de mes pourceaux, seul, sans un parent, ni un ami, ni un domestique, au milieu de gens dont il n'y a pas un sur soixante qui parle français! Grâces soient rendues à la bonne Providence qui m'en a préservé! Quelle situation! J'en frémis plus en y réfléchissant que je ne faisais en tombant dans le précipice. Je donnai aux sept hommes qui m'entouraient un petit écu de trois livres qu'ils refusèrent, pensant avec sincérité que c'était beaucoup trop. J'ai fait réparer mes harnais à Aubenas et visité, sans sortir de la ville, des moulins pour le dévidage de la soie qui sont considérables.