C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans Fantasio, écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois. Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de l'étiquette, son jeune cœur est gonflé de germes d'amour prêts à éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une des moins ressemblantes.

Il a été Fantasio—toujours par boutades—vers vingt ans. Sa conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio s'ennuie—parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la laideur et l'inutilité du monde—parce qu'il n'aime plus. Il a, comme Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de l'immortelle désespérance....»

Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant, s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec Fantasio, dans le jardin du roi:

ELSBETH, seule.

«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à cueillir ces fleurs? (Elle s'avance vers un tertre.)

FANTASIO (assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque).

«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.»

George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi, minuit (fin de 1834)... Me voilà en bousingot, seule, désolée d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre George? Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses bluets.»

Le dénouement de Fantasio est tout souriant. Éros est victorieux: la gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore beaucoup trop réels pour Fantasio.

On ne badine pas avec l'amour (1er juillet 1834) est peut-être le chef-d'œuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure et moins puissante que Lorenzaccio, mais elle est parfaite. Écrite au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du Souvenir aux souffrances qu'entraîne l'amour: