La pieuse mère, vouée à la mort,
Abandonnée, erre sur la bruyère;
L'aigre vent siffle autour de sa tête;
Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;
Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis,
Elle regarde les ombres de la nuit descendre,
Et, étendue sous les cieux incléments,
Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines,
Et que le souvenir en moi régnera non affaibli,
Le ressentiment du destin de ma patrie
Battra dans ma poitrine filiale;
Et, en dépit de son ennemi insultant,
Mon vers sympathisant coulera:
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis
Sur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des cœurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre au tumulte de son cœur. Cette pièce s'appelle la Lamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri,
Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête,
Torrents troublés, gonflés par l'hiver,
Rugissez près de ma caverne solitaire.
Les ruisseaux de cristal au cours paisible,
Les séjours bruyants du vil genre humain,
Les brises d'ouest au souffle léger,
Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Engagés dans la cause du Droit,
Pour redresser des torts injustes,
Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur,
Mais le ciel nous refusa le succès.
La roue de la ruine a passé sur nous;
Pas un espoir n'ose nous accompagner;
Le vaste monde entier est devant nous,
Mais un monde sans un ami[782].
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de cœurs l'avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C'était pour notre roi légitime
Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse;
C'était pour notre roi légitime
Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie,
Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait,
Et tout a été fait en vain;
Mon amour et ma terre natale, adieu,
Car il me faut traverser la mer, ma chérie,
Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna,
Sur la rive irlandaise;
Il donna aux rênes de sa bride une secousse,
Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie,
Et adieu pour jamais.»