Il a repris maints des sujets et des comparaisons ordinaires parmi les poètes, mais avec le coloris, l'éclat d'épithètes, une sorte de sensualité de couleur, qui frappent dans nos poètes de la Renaissance. Il a, comme eux, cette qualité que les mots tels que: rosée, rose, mai, qui pour nous sont un peu usés, ont l'air d'être neufs chez lui. Il semble comme eux les avoir employés avec joie, nouveauté et naïveté. Ils ont gardé tout leur lustre matinal. Les deux pièces qui suivent n'ont-elles pas la teinte riche et pourprée de certaines pièces de Ronsard? Elles ont été composées toutes deux pour Miss Cruikshank, la fille de son ami d'Édimbourg, presque une enfant, comme celle que Ronsard appelait «fleur angevine de quinze ans[575]». Ce sont ces pièces qu'un critique appelle: «the rosebud pieces to Miss Cruikshank». Elles ne sont que l'idée, exprimée avec des qualités semblables, dans ces vers des Amours:

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct du jour l'arrose,
La Grâce dans sa feuille et l'Amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur[576].

Comme eux, elles valent surtout par le coloris des mots.

Beau bouton de rose, jeune et brillant,
Fleurissant dans ton prime Mai,
Puisses-tu ne jamais, douce fleur,
Frissonner dans la froide averse!
Que jamais le froid passage de Borée,
Que jamais le souffle empoisonné de l'Eurus,
Que jamais les funestes lumières stellaires
Ne te touchent d'une nielle précoce!
Que jamais, jamais le ver perfide
Ne se nourrisse de ta fleur virginale!
Que le soleil lui-même ne regarde pas trop ardemment,
Ton sein rougissant dans la rosée.

Puisses-tu longtemps, douce perle cramoisie,
Richement parer ta tige native;
Jusqu'à ce qu'un soir doux et calme,
Distillant la rosée, exhalant le baume,
Tandis que les bois d'alentour résonneront
Des oiseaux qui chanteront ton requiem,
Au son de leur chant funèbre,
Tu épandes autour de toi tes beautés mourantes,
Et rendes à la terre, ta mère,
La plus adorable forme qu'elle ait jamais produite[577].

La seconde pièce ressemble beaucoup à celle-ci; elle est peut-être encore plus riche et plus fraîche de couleur.

Un bouton de rose, près de mon chemin matinal,
Dans un abri au bord des blés,
Courbait gracieusement sa tige épineuse,
Dans la rosée, un matin.
Avant que les ombres de l'aube deux fois aient fui,
Épanouie dans sa gloire cramoisie,
Et penchant richement sa tête emperlée,
Elle embaume le jeune matin.

Dans le buisson était un nid,
Un petit linot le couvait tendrement,
La rosée perlait froide sur sa poitrine,
Si tôt dans le jeune matin.
Il verra bientôt sa chère couvée,
L'orgueil et la joie du bois,
Parmi les fraîches feuilles vertes et humides
Éveiller le jeune matin.

Ainsi, cher oiseau, jeune et belle Jenny,
Sur les cordes tremblantes, ou de ta douce voix,
Tu chanteras pour repayer les tendres soins
Qui protègent ton jeune matin;
Ainsi, doux bouton de rose, jeune et brillant,
Tu brilleras somptueusement tout le jour,
Et tu pareras les rayons du soir de ce père
Qui a veillé sur ton jeune matin[578].

Ce sont là les pièces extrêmes dans cette direction, celles où il y a le moins de sentiment et le plus d'habileté technique. Le plus souvent quand il reprend un de ces motifs, il y ajoute quelque chose de lui. Le fond de la petite pièce suivante est bien peu de chose. Elle est cependant si délicatement travaillée qu'elle peut prendre sa place parmi les pièces modèles de ce genre.