et qu'on retrouve dans des sonnets de Pétrarque[582], finit par disparaître presque complètement. La sensibilité vraie envahit le morceau et ne laisse plus place à l'habileté de l'artiste. Cela devient simple et touchant.
Oh! reste, doucement gazouillante alouette des bois, reste,
Ne quitte pas à cause de moi le rameau tremblant;
Un amant malheureux recherche ta chanson,
Ta plainte calmante et aimante.
Redis, redis ce tendre passage,
Pour que je puisse apprendre ton art touchant;
Car sûrement il fondrait le cœur de celle
Qui me tue en me dédaignant,
Dis-moi, ta petite compagne fut-elle cruelle?
T'a-t-elle écouté comme le vent insouciant?
Oh! rien que l'amour et le chagrin unis
Ne peut éveiller de telles notes de douleur.
Tu parles de chagrin immortel,
De douleur silencieuse et de sombre désespoir;
Par pitié, doux oiseau, tais-toi,
Ou mon pauvre cœur se brisera[583].
Il faut bien entendre que ce n'est là qu'un coin très secondaire et très artificiel de ses poésies amoureuses. Il suffit de noter que, même sur ce métier de travail purement littéraire qui n'était pas le sien, et pour ce fin ouvrage de ciselure de vers auxquels ses mains n'étaient pas faites, il a égalé ce qui a été fait de plus net et de plus brillant dans ce genre. Et il convient aussi de ne pas oublier que, sauf les quelques plus grands chantres de l'amour, les autres poètes, dont les pièces forment l'anthologie de cette passion, n'ont guère dépassé ce degré de goût exquis et de légère main-d'œuvre.
Il lui arrive quelquefois, comme pour ne laisser aucune corde qu'il n'ait touchée, d'être plus subtil, plus recherché, et en quelque sorte plus moderne. Ce n'est pas qu'il approche jamais des enveloppements presque indéchiffrables d'images, ou des finesses presque insaisissables de sentiment, qui charment certains artistes modernes, à la suite des gens de la Renaissance. Il n'a pas même l'idée de ces complexités, de ces quintessences. Il est loin de ceux qui saisissent les nuances d'un sentiment, en les isolant du sentiment lui-même; comme s'ils observaient les couleurs qui passent sur un visage, sans voir le visage. Il est à l'autre pôle des plus ténus et des plus sublimés des poètes, qui analysent des émotions si fines qu'elles sont impalpables, qui pèsent de l'impondérable dans de l'imperceptible, et ne semblent jamais avoir dans la main que de la poussière d'émotion. Il est bien loin aussi de ceux qui, placés aux limites de la passion, n'en étudient que les reflets lointains et les dernières colorations mourantes. Il reste toujours près du foyer ardent. Il pose fermement un sentiment plein, entier. S'il rend une phase plus fine d'émotion elle a encore pour cadre l'émotion générale dont elle dépend, qui la raffermit et la soutient. Il y a toujours sous ces teintes plus fugitives le ton franc et simple. La recherche ne l'écarte jamais beaucoup du sentier très clair et très droit qu'il suit d'ordinaire. Ainsi il imagine un compromis entre l'amour et l'amitié, mais ce sera quelque chose de bien peu compliqué, de très primitif, où ce qu'il y a d'un peu plus recherché dans le sentiment est à peine souligné par un peu plus de recherche dans les images.
Retourne-toi, encore, ô belle Eliza,
Un regard de bonté avant que nous ne nous quittions,
Prends pitié du désespéré qui t'aime!
Peux-tu briser son cœur fidèle?
Retourne-toi encore, ô belle Eliza;
Si ton cœur se refuse à aimer,
Par compassion cache la cruelle sentence,
Sous le bon déguisement de l'amitié.
T'ai-je donc offensée, ô bien-aimée?
Mon offense est de t'avoir aimée:
Peux-tu détruire pour jamais la paix
De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne?
Tant que la vie battra dans ma poitrine,
Tu seras mêlée à chaque battement;
Retourne-toi encore, ô adorable fille,
Accorde-moi encore un doux sourire.
Ni l'abeille au cœur de la fleur,
Dans l'éclat d'un midi soleilleux;
Ni la petite fée qui se joue
Sous la pleine lune d'été;
Ni le poète, au moment
Où la fantaisie s'allume en son œil,
Ne connaît le plaisir, ne ressent l'extase
Que ta présence me donne[584].
Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une idée un peu plus complexe et analogue à celle que termine le beau vers:
Et vis de ta douleur, n'en pouvant pas guérir[585].