Sur la ville là-bas, le soleil étincelle,
Parmi les coteaux couverts de genêts;
Mes délices sont dans cette ville là-bas
Et mon plus cher trésor est la belle Lucy!

Sans ma bien-aimée, tous les charmes
Du paradis ne me fourniraient pas de joie;
Mais donnez-moi Lucy dans mes bras,
Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!

Ma caverne serait une chambre d'amoureux,
Bien que l'hiver furieux déchirât l'air;
Et elle serait une jolie petite fleur
Que j'y soignerais, que j'y abriterais!

Oh! douce est celle qui est dans cette ville,
Sur laquelle est descendu le soleil baissant;
Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville
N'ont jamais brillé ses rayons couchants.

Si le destin courroucé jure qu'il est mon ennemi,
Si je suis condamné à porter la souffrance,
Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas,
Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aimée.

Car, tant que le sang le plus précieux de la vie sera chaud,
Pas une de mes pensées ne s'éloignera d'elle,
Et elle, comme elle a la plus belle forme,
Possède le cœur le plus fidèle et le plus aimant.

Oh! savez-vous qui est dans cette ville,
Sur laquelle vous voyez le soleil couchant?
La plus belle dame est dans cette ville
Sur laquelle brille le soleil couchant[587].

Il y a, dans cette allée un peu écartée de son œuvre, des pièces qui font penser à Henri Heine, à certains côtés de Henri Heine. On suppose, en effet, qu'il est mutile de marquer les différences; il n'a ni la saisissante étrangeté d'images, ni l'affinement d'une souffrance toujours à vif, ni l'exquise douceur amère du poète allemand. Ses abeilles n'ont pas voltigé sur les noires absinthes; leur miel est plus simple. Cependant, il y a chez lui un sentiment assez troublant et raffiné qui se trouve à un haut degré dans Heine. Celui-ci, au-delà de tous les poètes, a éprouvé la sensation d'emporter en soi le regard de la bien-aimée, le malaise d'être hanté par des yeux chers et cruels, ce qu'il y a de douloureux dans leur insistance implacable et caressante. «Tes grands yeux de violette je les vois briller devant moi, jour et nuit; c'est là ce qui fait mon tourment; que signifient ces énigmes douces et bleues[588]»? Il les retrouve partout. Les étoiles sont les chers et doux yeux de sa bien-aimée qui veillent sur lui, qui brillent et clignotent du haut de la voûte azurée[589]. Il a écrit sur eux ses plus beaux canzones, ses plus magnifiques stances[590] et des milliers de chansons qui ne périront pas[591]. Et, de fait, il n'y a guère de place où il n'en parle: «Ô les doux yeux de mon épousée, les yeux couleur de violette; c'est pour eux que je meurs[592]».—«Avec tes beaux yeux, tu m'as torturé, torturé, et tu me fais mourir[593]». Cette obsession et ce tourment du regard féminin, si caractéristique de Henri Heine, et que Pétrarque avait déjà connu quand il parlait de «ces beaux yeux qui tiennent toujours en mon cœur leurs étincelles allumées; c'est pourquoi je ne me lasse point de parler d'eux[594]» est bien le fait d'un raffiné. Cet appel de tout un être dans les yeux, cette faculté d'y attirer ce qu'il y a de plus précieux dans une âme et de résumer une personne en un regard, au point d'en souffrir, d'en mourir même, n'appartient qu'à des hommes qui vivent d'une pensée assez ardente pour fondre tout un être dans une expression intangible[595]. C'est l'indice d'un amour très spiritualisé et très intellectuel. Burns a éprouvé, presque à l'égal de Henri Heine, cette tyrannie du regard, et il y a certaines pièces de lui qu'on ne serait pas étonné de rencontrer dans le Retour ou le Nouveau Printemps. On peut citer une de ses premières pièces où déjà ce goût du regard se révèle. Elle est un peu longue, mais elle est aussi intéressante par une suite de comparaisons naturelles dont quelques-unes sont exquises et dont d'autres font penser à celles du Cantique des Cantiques.

Sur les rives du Cessnock vit une fillette;
Si je pouvais décrire sa fortune et son visage;
Elle surpasse de loin toutes nos fillettes,
Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est plus douce que l'aube du matin,
Quand Phœbus commence à se montrer,
Et que les gouttes de rosée brillent sur les gazons;
Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.