En voyant cette masse de citoyens, le gouverneur déclare qu'il ne peut recevoir que les délégués seuls. Mais déjà le peuple se défie, il demande des otages.
Trois bas officiers sont échangés contre les délégués qui franchissent l'avancée.
De Launay, qui compte sur un renfort, les reçoit avec toute la politesse d'un gentilhomme et, pour se ménager une trêve les oblige à déjeuner avec lui et leur promet de ne pas commencer le feu sur le peuple; il semble même consentir à enlever ses canons. Mais, à la vérité, il les fait seulement reculer sur les plates-formes.
Au moment où ces délégués satisfaits, repassaient le pont-levis pour rendre compte de leur entrevue, trois envoyés du district de la Culture[32] arrivaient à la Bastille, c'étaient les citoyens Bourlier et Toulouse, soldats de la milice et Thuriot de la Rozière, avocat au Parlement[33]. Ce dernier entre seul et de force dans la première cour; il somme le gouverneur, au nom de la Nation et de la Patrie, non seulement de retirer ses canons, mais encore de livrer la forteresse à la garde civique.
Voyant qu'il n'aura pas aussi facilement raison du citoyen Thuriot que des premiers délégués, le gouverneur change de tactique et déclare que les pièces de canon ayant été de tout temps sur les tours, il ne peut les en faire descendre que sur un ordre du roi.
Alors Thuriot insiste pour entrer dans la Bastille et monter sur les tours; de Launay y consent. En passant, il harangue les soldats et, comme on redescendant il veut encore leur parler, le gouverneur fait battre aux champs. Néanmoins il lui donne sa parole de gentilhomme et fait jurer à ses officiers et invalides qu'ils n'ont pas l'intention de faire usage de leurs moyens de défense, à moins d'un assaut. Thuriot se retire, mais il déclare qu'il rendra le gouverneur responsable du sang versé.—C'était la seconde fois que, pour gagner du temps, de Launay trompait les représentants du peuple.
Comme Thuriot sortait et répétait aux citoyens les paroles du gouverneur, une troupe armée débouchait du faubourg Saint-Antoine en criant: «Nous voulons la Bastille, en bas la troupe[34]!» Et aussitôt, escaladant le toit du corps de garde de l'avancée, ils sautent dans la première cour et commencent a briser à coups de hache les chaînes du pont-levis.
Un coup de canon à mitraille[35] et une vive fusillade déciment la foule qui se disperse en criant: Trahison! trahison!
C'est alors qu'un ancien officier au régiment de la Reine, le citoyen Elie, fut proclamé chef avec les citoyens Cholat et Hullin pour lieutenants et que l'attaque recommença plus furieusement.
Une troisième députation, composée de quatre commissaires vint, peu après, de l'Hôtel de Ville pour signifier l'arrêté pris par les électeurs et dont l'effet était de confier la garde de la Bastille à la milice parisienne de concert avec les troupes qui s'y trouvaient.—Les quatre commissaires tentèrent trois fois de pénétrer sous la voûte de la rue Saint-Antoine, mais ce fut en vain. Ils furent seulment les témoins du carnage qui se faisait autour d'eux dans la cour du Passage et ne purent lire l'arrêté qu'aux assiégeants.—Retirez-vous, leur cria le peuple, car vous n'avez à attendre que trahison.