Quant aux premiers, il faut reconnaître que, dans ce Traité original, je devais essentiellement apprécier chaque élément fondamental de la systématisation finale en restant, autant que possible, dans la situation d'esprit conforme à sa constitution actuelle, afin de m'élever ainsi successivement, en même temps que le lecteur, avec une pleine sécurité et une efficacité mieux assurée, jusqu'à l'état définitif que j'avais d'abord aperçu, mais qui ne pouvait être suffisamment caractérisé que par cet essor graduel, reproduction spontanée, suivant le précepte cartésien, de l'ensemble de l'évolution moderne. Or, quels que dussent être les avantages essentiels de cette marche à posteriori, sans laquelle mon but eût été certainement manqué, il en résulte nécessairement que les diverses philosophies spéciales, d'après lesquelles je crois avoir enfin fondé la vraie philosophie générale, ne sauraient avoir ici leur véritable caractère définitif, qui ne peut maintenant s'établir que sous l'universelle intervention normale de la nouvelle unité philosophique, régénérant ainsi, à son tour, tous les élémens qui ont dû concourir à sa propre formation. Cette réaction nécessaire, qui, convenablement accomplie, constituera directement, au moins dans l'ordre abstrait, l'état final de la systématisation positive, exigerait donc, par sa nature, autant de Traités philosophiquement spéciaux, tous dominés par l'esprit sociologique, qu'il existe réellement de différentes sciences fondamentales. Mais l'évidente impossibilité d'exécuter dignement cette entière élaboration pendant le peu de vie qui me reste, même quand le temps m'y serait désormais mieux ménagé, m'a d'avance déterminé à me restreindre, à cet égard, aux deux termes extrêmes, qui doivent être, en effet, les plus décisifs, et qui d'ailleurs me sont plus familiers: ce qui me conduira donc à systématiser méthodiquement, d'une part, la philosophie mathématique, d'une autre part, la philosophie politique; laissant ainsi à mes divers successeurs ou collègues à constituer semblablement les quatre philosophies intermédiaires, astronomique, physique, chimique et biologique.

La philosophie mathématique sera l'objet direct d'un ouvrage spécial en deux volumes, dont le premier se rapportera naturellement à la mathématique abstraite, ou analyse proprement dite, et le second à la mathématique concrète, spontanément décomposée en géométrie et mécanique, suivant les principes ici établis. Quand j'ai composé, il y a douze ans, le tome premier du Traité actuel, j'avais encore une opinion beaucoup trop favorable de la portée philosophique propre aux géomètres de notre siècle; en sorte que j'y ai dû croire suffisamment indiquées plusieurs vues importantes de philosophie mathématique, qui sont au contraire restées jusqu'ici complétement inaperçues, faute d'avoir été assez distinctement caractérisées pour des esprits maintenant parvenus, à force de dispersion empirique, à un degré de rétrécissement dont j'avais moi-même d'abord une trop faible idée avant une telle épreuve, quoique je sois forcé de vivre au milieu d'eux. Ainsi, outre le motif fondamental ci-dessus indiqué, qui m'impose l'obligation directe de construire spécialement, d'après mon point de vue actuel, une vraie philosophie mathématique, on voit que des considérations passagères, mais aujourd'hui fort importantes, doivent me faire mieux sentir le besoin d'accomplir une portion aussi décisive de la construction générale.

Envers le second ouvrage, uniquement consacré à la philosophie politique, il a été ici si souvent indiqué, depuis le début du tome quatrième, qu'il serait maintenant superflu d'en signaler expressément la destination et l'urgence. Il se composera de quatre volumes, dont le premier traitera de la méthode sociologique, le second de la statique sociale, le troisième de la dynamique sociale, et le dernier de l'application générale d'une telle doctrine. Tous ceux qui auront convenablement apprécié ma création de la sociologie dans la seconde moitié de ce Traité sentiront aisément, d'après mes nombreux avis incidents, qu'elle ne rend nullement superflue cette nouvelle composition, à laquelle se trouve seulement ainsi préparée une base indispensable. Ayant ici consacré deux volumes à l'élaboration originale de la sociologie dynamique, on doit d'abord craindre qu'un seul ne puisse pas me suffire ultérieurement pour sa propre construction finale: mais il faut considérer que j'ai été forcé de mêler, à beaucoup d'égards, à l'étude purement dynamique que je devais avoir surtout en vue, des discussions spontanées relatives à la partie statique, et même à la méthode, qui auront été alors suffisamment constituées d'avance; en sorte que, d'après l'ensemble des préparations antérieures, ce volume unique suffira, j'espère, à l'appréciation abstraite de l'évolution sociale. Cet ouvrage est, ce me semble, par sa nature, le plus important de tous ceux qui me restent à exécuter; puisque le Traité actuel ayant finalement abouti à l'universelle prépondérance mentale, à la fois logique et scientifique, du point de vue social, on ne saurait, à tous égards, plus directement coopérer à l'installation finale de la nouvelle philosophie qu'en élaborant l'état normal de la science correspondante, quand même les hautes nécessités pratiques ne commanderaient pas évidemment une telle construction spéciale.

Passant maintenant aux deux ouvrages relatifs à l'application générale du nouveau système philosophique, je dois d'abord annoncer, en troisième lieu, un Traité fondamental sur l'éducation positive, qui, d'après la maturité actuelle de mes idées, me semble réductible à un seul volume. Ce grand sujet n'a pu encore être abordé chez les modernes d'une manière convenablement systématique, puisque la marche générale de l'éducation individuelle ne peut être, à tous égards, suffisamment appréciée que d'après sa conformité nécessaire avec l'évolution collective, seule immédiatement jugeable, suivant les explications directes du [cinquante-huitième chapitre]. Mais, la vraie théorie de cette évolution fondamentale étant maintenant établie, on peut enfin traiter aussi de l'éducation proprement dite. D'une autre part, la destination sociale d'un tel travail est ici nettement posée d'avance, en même temps que son principe philosophique, comme devant constituer la première base universelle de la régénération politique, dont l'inévitable avénement se trouve déjà démontré et caractérisé. Ce troisième ouvrage dérive donc, de la manière la plus naturelle, du Traité actuel. Quant à sa haute importance, elle ne saurait être douteuse, surtout à cause de l'organisation positive de la morale, qui constituera la principale partie d'une telle élaboration, et qui doit aujourd'hui déterminer avec le plus d'efficacité l'entière élimination de la philosophie théologique, dont la domination surannée entrave encore, à tant d'égards, malgré sa propre impuissance, l'essor fondamental de la pensée et de la sociabilité modernes.

Enfin, le quatrième ouvrage, également formé d'un seul volume, consistera en un Traité systématique de l'action de l'homme sur la nature, qui n'a jamais été, à ma connaissance, rationnellement appréciée dans son ensemble. Malgré l'intérêt propre de ce vaste sujet, il n'y saurait être conçu que dans son institution philosophique; puisque son élaboration spéciale exigerait évidemment, d'après mes principes encyclopédiques, la construction préalable de la science concrète, encore essentiellement prématurée. En cet état, il est aisé de concevoir l'intime connexité de cette dernière composition avec le Traité fondamental: car son principal objet consistera à organiser directement la vraie relation finale qui doit exister, à tous égards, entre la science et l'art. La fluctuation radicale qui persiste encore à ce sujet, surtout envers les cas les plus importans, et qui suscite ou maintient tant de vicieux conflits élémentaires où la théorie et la pratique sont également compromises, caractérise certainement l'une des plus intimes difficultés de la situation moderne. Il est donc aisé de sentir aussi l'importance spéciale d'un ouvrage destiné surtout à dissiper directement ces obstacles intellectuels à l'établissement durable de l'harmonie la plus décisive entre les deux élémens nécessaires de l'organisme positif.

D'après cette indication successive, le lecteur voit maintenant que, comme je l'ai annoncé ci-dessus, l'ensemble de mon élaboration ultérieure peut indifféremment affecter un ordre quelconque envers ces quatre ouvrages essentiels, puisque chacun d'eux se rapporte directement à la pensée fondamentale dont je viens d'achever la constitution originale, et au plein ascendant de laquelle tous sont réellement indispensables. Si j'étais certain de pouvoir l'accomplir entièrement, malgré la brièveté de ma vie et les graves embarras d'une position que la préface de ce volume a suffisamment caractérisée, je serais encore disposé à conduire cette exécution suivant l'exposition précédente, comme je l'ai projeté il y a vingt ans, en arrêtant déjà la conception et la destination de ces divers travaux philosophiques, tous incidemment promis, quoique avec une inégale insistance, dans ce Traité: ce serait peut-être l'ordre le plus efficace, au moins finalement, pour le progrès général de la raison publique. Mais, une telle sécurité étant fort loin d'exister chez moi, je serai sans doute conduit à exécuter d'abord, pendant les quatre ou cinq années qui vont suivre, le second de ces ouvrages, comme étant à la fois le plus étendu et le plus décisif. Le quatrième est assurément le moins urgent, quelle qu'en soit la haute utilité; et le troisième n'a probablement pas autant besoin que le second d'une exécution immédiate à laquelle le public actuel est d'ailleurs moins préparé. D'une autre part, quelque éminent avantage logique que dût offrir aujourd'hui l'apparition directe du premier Traité, pour attirer aussitôt à la grande élaboration philosophique des esprits qui s'arrêtent maintenant au premier degré de l'initiation scientifique, son ajournement n'offre peut-être aucun grave inconvénient réel; puisque les géomètres actuels semblent peu mériter d'ordinaire qu'on s'occupe tant de les élever méthodiquement à la dignité philosophique, que le mouvement universel les forcera bientôt de rechercher.

Telle est l'indication générale par laquelle j'ai cru devoir terminer enfin ce grand ouvrage, qui doit aussi constituer désormais une simple introduction fondamentale aux divers travaux essentiels du reste de ma carrière spéculative, si je n'y suis pas trop entravé d'après l'état, à la fois subalterne et précaire, où, suivant les douloureuses explications de ma préface, se trouve encore, au milieu de ma quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle, toujours exposée jusqu'ici, malgré le scrupuleux accomplissement continu de mes divers devoirs spéciaux, à être inopinément bouleversée sous l'aveugle ou malveillante impulsion des préjugés et des passions propres à notre déplorable régime scientifique.

FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER.


TABLE GÉNÉRALE
DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LES SIX VOLUMES DE CE TRAITÉ[36].