VI

MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.

Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch; quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception! déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille; j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes d'inhumanité.—Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de quels actes d'inhumanité veux-tu parler?

—Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte, puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et buvez, mes jeunes seigneurs.

«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.

«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de vin.»

VII

MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.

Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.

Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch: «Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en, misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et que plus tard il n'y ait point de querelle.»