Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc; il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: «Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois cette masse aux nœuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux nœuds dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.

Quand ils partirent pour le meidan, l'aga avait trente janissaires, et Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier, tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»—«Oui, Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc le premier.»

Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la distance, elle avait franchi cent vingt archines; Marko tire une blanche flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive, apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.—Le Dieu vivant t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une sœur. J'ai dans ma maison une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il le baise, puis l'emmène à sa riche maison.

[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur de Marko.]

Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble) le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.

VIII

MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.

La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?—Ma vieille mère, lui répondit Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or, quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus, avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle, ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi, me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures. Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans. Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir, Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats, autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère, dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux, puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que j'avais fait ce serment.

[Note A: Ainsi jusqu'à six.]

«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras. Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant de pieux édifices.»