Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et, lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko, mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien, et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends une charrue et des bœufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.»
Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des bœufs; mais, au lieu de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.—Laissez, vous autres Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.—Cesse, Marko, de labourer les chemins.—Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela ennuya Marko, il laissa et bœufs et charrue et tua les janissaires turcs; puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère: «Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.»
XI
MORT DE MARKO KRALIEVITCH.
Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.»
Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête sera sur mes épaules.—Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins; ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»
Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est venu où je vais me séparer du monde.»
Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il n'avait enterré son frère André.
Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à naître) seront nés!»
Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque, passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.» La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine, il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses yeux, se coucha et ne se releva plus.