Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles; car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.

XII

LA SŒUR DU CAPITAINE LÉKA.

Analyse[A].

[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner que l'analyse, et me force aussi d'omettre les treize autres chants concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés, dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]

1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille à la jeune Roçanda, sœur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.

15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami, avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre seigneurs. Il appelle donc sa sœur et l'invite à lui préparer ses plus beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume, longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang jusqu'aux oreilles.»

66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer son cheval sur le ventre.»

100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme, les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un troisième ami commun, Relia l'Ailé (Krilati), qui partagera aussi la chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes, et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement, et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le poëte, celle qui le prendra!»

167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de courir cette aventure.