193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé, craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches mains et montent dans les appartements.»
236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf litras.
264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon? répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi, demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer, après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté de la jeune Roçanda. «Donne ta sœur, dit-il, à l'un de nous, choisis pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»
331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce qu'on dit de la beauté de sa sœur est vrai, mais que c'est une fille fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.
353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure, s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip, et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa sœur, d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes, promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.
378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand «voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda, et au moment qu'elle entre, le tchardak resplendit de ses magnifiques habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa sœur, il regarde les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne se décide à parler, il s'adresse à sa sœur et l'engage à choisir un époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe éloge.
444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est, dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue? puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.
495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à cause d'une vilaine pécore?»
509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison, trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il puisse plus tard en donner des nouvelles à sa sœur.
531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage. «Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»