A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune, que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a tué.»
VI
GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ.
Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine, knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi, fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de Zagorié.»
La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement: «O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si triste t'apporte-t-elle?—Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»
Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier, et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère, choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis, quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»
La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres. Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit: «Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»
Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche, et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!» Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant du vin que lui servait la belle Ikonia.
Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper splendide.
Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises, dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère, elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite, elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère, dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.» Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.