STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ.
Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère, te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.
Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri, le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc, et sous leurs ailes ils portent de l'or.»
Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir à sa suite et Novak venant derrière eux.
Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or. Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément, gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage; ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux Starina Novak?—Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï, mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.»
Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui!
V
GROUÏTZA ET LE MAURE.
Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs, il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin, devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»
Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et, sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa sœur gardait la maison. Or, sa sœur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère, dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»