III

NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA.

Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni dinars.—N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille. Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.

Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions: «Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir longtemps: une nuit seulement ou deux!»

La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.

Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et, à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman vert, etc., etc.[A]

[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk, sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible veuve turque.]

Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour. La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient? Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires; tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi, cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey, je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je ne connais personne (qui m'y accompagne).»—«Ne crains rien, esclave cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté, va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.» Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant, dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»

Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne, on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï, et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais, en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,» il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein, le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il s'enfonce dans la verte montagne.

IV