Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent, et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine, et trois ans il la commanda.
Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens: «Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres par leur sœur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point de frère, et je n'ai point de sœur[3], mais j'en jure par le Dieu unique, que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.»
Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère: comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une chère sœur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait un serment solennel, qui par son frère, qui par sa sœur, mais moi, ma mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon cheval qui me porte.—Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le harambacha de sa troupe.—O ma vieille, ma chère mère! reprit le jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère, et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie, jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son frère, et pour que son violent désir se passât.
Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes: «O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner, amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma famille.»
Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits. Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches, la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves: à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière. La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et, saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche (l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint, dans un endroit fatal, dans son cœur de héros. Nénad gémit comme un faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas! héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton œil droit saute de son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.» Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures, que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il rend l'âme.
Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi, épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au cœur, et tombe mort à côté de son frère.
II
STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.
Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière, chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai, traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes bœufs, et pour ces trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai (seulement) point pour mes pieds d'opanaks! Et cela, frère, je l'eusse encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo, elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.
«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre, il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère en Dieu:—Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.—Le Turc ne voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or, que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»