Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la main dans son dolama, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, il y a longtemps que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, car tu me serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des aigles et des corbeaux.

Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la porte de la cour.»

Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: «Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.—Si tu as dissipé son bien, réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent la maison du bey, et partirent en santé et en joie.

NOTES

I. [Note 1: Cette pièce est beaucoup plus ancienne que les suivantes, et semble antérieure à l'arrivée des Turcs, bien que le mot même de haïdouk paraisse dériver du turc haidoud, brigand. Leur établissement dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et, quelquefois une direction patriotique à un métier qui là, comme ailleurs, a existé de toute éternité.]

I. [Note 2: Prédrag signifie le très-cher, et Nénad, l'inespéré.]

I. [Note 3: Voyez les notes du n° V, première partie.]

I. [Note 4: Littéralement: «Elle apporte devant lui un doux service,» c'est-à-dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de l'eau-de-vie de prunes et le café, alors inconnu. Ce sont les femmes et surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont chargées de cet office.]

I. [Note 5: C'est à couvert, en effet, que les haïdouks montrent toute leur bravoure, et la manière de combattre, qui leur est commune avec les Montenégrins, est bien décrite dans une pésima de ceux-ci qui date du siècle dernier.

«….. Les Turcs brûlèrent bien des villages et ne firent pas peu d'esclaves; mais une male fortune leur échut, car ils ne savent pas, eux, se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher, comme le font les Montenégrins. Et le Bosniaque s'écrie: «Arrête, Montenégrin, cœur de souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une souris dans un tronc d'arbre!» Mais de derrière l'arbre un coup de fusil part, et le Turc tombe frappé d'un côté où il ne s'y attendait pas.» (Piévannia Tzèrno-gorska, etc., chants du Montenégro et de l'Hertzégovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.)